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Au Bélarus, devenir "street medic" contre la répression

Un exercice durant un formation aux premiers soins en manifestations au Bélarus.
Un exercice durant un formation aux premiers soins en manifestations au Bélarus.   -   Tous droits réservés  Euronews
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Couchée sur le sol, une femme saigne abondamment de la jambe gauche ; une autre s'évanouit après avoir été frappée à la tête... Une situation qui pourrait bien être réelle pendant les manifestations au Bélarus qui ont pris une tournure violente la semaine dernière, avec des vidéos semblant montrer une répression brutale.

Des milliers de personnes ont été arrêtées et des organisations de défense des droits de l'Homme ont exprimé leur inquiétude face aux allégations selon lesquelles des centaines de manifestants auraient été roués de coups ou blessés.

Face à cette répression, des opposants au président Loukachenko s'organisent pour se protéger grâce à des cours de premiers secours. Une structure, créée par un certain Gregory qui refuse de donner son nom de famille pour des raisons de sécurité, dispense une formation de "street medic" pour aider les victimes en cas de nouvelles violences.

Au cours de cette formation dispensée à Minsk, la capitale bélarusse, les participants simulent ce qu'ils feraient dans la vie réelle.

Les étudiants essaient d'évaluer la gravité des (fausses) blessures avant de mettre en place un plan d'action. Ils font ensuite pression sur les blessures et utilisent des bandages si nécessaire. La femme touchée à la jambe (photo ci-dessous) est alors jugée dans un état critique.

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Les personnes qui suivent le cours apprennent les bases des premiers secours.Euronews

Les étudiants décident de lui faire un massage cardiaque et s'entraînent sur un mannequin. Un sifflement remplit la salle pour chaque pression sur le thorax ; les professeurs les observent attentivement. Les étudiants tiennent la main de la blessée, tentant d'établir un contact : "Quel est votre nom ? " , lui demande une personne. Mais il n'y a pas de réponse.

Une formation de "street medic"

Cette formation de "street medic" est une première dans le pays. Sept étudiants y apprennent les premiers secours, à savoir comment déterminer si une personne est inconsciente, comment pratiquer la réanimation cardio-respiratoire et comment arrêter les hémorragies. Les étudiants sont évalués après une simulation d'une situation potentiellement mortelle.

"Il y a un grand besoin de cours de premiers secours au Bélarus et 500 personnes se sont déjà inscrites au programme", explique à Euronews Gregory, ambulancier de 36 ans et directeur du programme. Il ne veut pas que son nom complet soit publié car le cours n'a pas reçu de permission de la part du gouvernement.

Gregory affirme qu'il existe un besoin massif de formation aux premiers secours après les événements survenus au Bélarus à la suite de l'élection présidentielle du 9 août. Des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour contester le résultat officiel : le président Alexandre Loukachenko, surnommé "le dernier dictateur d'Europe", a déclaré avoir obtenu 80 % des voix.

De nombreux manifestants qui sont descendus dans la rue pour exiger la démission du président Loukachenko ont été victimes de violences policières. Environ 7 000 personnes ont été arrêtées, beaucoup ont été rouées de coups, et celles qui ont été libérées de prison ont apparemment été soumises à une "torture généralisée", selon Amnesty International.

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Les organisateurs affirment que la formation n'est en aucun cas politisée.Euronews

Au moins deux personnes ont perdu la vie et de nombreux individus sont portés disparus. Gregory craint que les mobilisations futures ne soient réprimées encore plus violemment.

"Nous devons faire quelque chose pour aider. Nous ne savons pas comment les choses se passeront dans la rue à l'avenir, mais nous pouvons nous entraider, apprendre aux gens à faire face à des situations extrêmes", détaille Gregory qui souligne que la formation est apolitique et qu'il aiderait toute personne qui en aurait besoin.

"Nous espérons étendre cette formation à d'autres grandes villes du pays", dit-il, ajoutant que la formation est non seulement bénéfique dans l'immédiat mais aussi pour le pays dans son ensemble, car les connaissances en matière de premiers secours seront toujours utiles.

Une formation apolitique ?

La formation aux premiers secours est soutenue par l'association BY_help, dirigée par le militant et syndicaliste Andrey Stryzhak, installé à Kiev par crainte d'être arrêté en Biélorussie.

Ce groupe fournit tout ce qui est nécessaire pour le cours : le lieu, les bandages, les ressources humaines, les mannequins de réanimation cardio-respiratoire, etc. Cependant, BY_help fait aussi beaucoup plus que cela et s'est rapidement développé ces dernières semaines.

"Nous soutenons ceux qui sont arrêtés, battus ou blessés... au Bélarus, à la fois financièrement et en leur apportant d'autres formes de soutien", précise M. Stryzhak à Euronews.

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Le groupe n'offre pas seulement une formation aux premiers secours, mais aussi un soutien financier aux personnes en grève qui risquent de perdre leur emploi.Euronews

"Nous soutenons par exemple les personnes qui ont perdu leur travail pour des raisons politiques. Nous soutenons les personnes qui ne savent pas comment sortir de leur situation professionnelle. Nous les aidons en leur fournissant un abri et de l'argent", explique-t-il, en précisant que cela inclut l'aide aux personnes en grève.

Depuis l'élection contestée, des centaines de personnes se sont mis en grève dans tout le pays. Mais de nombreux travailleurs craignent pour leur emploi. Ces derniers jours, il a en effet été rapporté que le gouvernement menaçait les travailleurs de licenciement. L'aide financière vise à aider ces derniers à prendre une décision, explique M. Stryzhak.

Troisièmement, l'organisation soutient différentes initiatives locales au Bélarus, comme le programme de Gregory, mais aussi d'autres comme de l'aide psychologique aux personnes emprisonnées afin qu'elles puissent mieux gérer leur traumatisme.

"Nous sommes à la fois une équipe de secours et un lieu de soutien à long terme. Nous sommes une alternative au gouvernement et à son système médical car tout le monde ne veut pas être en contact avec le gouvernement", explique M. Stryzhak, qui précise qu'ils ont récolté plus de deux millions de dollars (1,6 million d'euros), principalement auprès de la diaspora bélarusse mais aussi auprès des entreprises.

"Nous voulons aider"

Pendant le cours de premiers secours, Gregory indique aux sept participants ce qu'ils doivent faire dans des scénarios spécifiques. "Comment savoir si quelqu'un est dans un état critique s'il saigne ?", demande-t-il.

Une femme suggère de calculer la vitesse de perte de sang.

Gregory sourit et demande comment déterminer une perte de sang importante. Un étudiant suggère que si le visage d'une personne devient blanc, cela peut indiquer que la perte est sévère.

La réponse fait rire Gregory.

"Oui, bien sûr", dit-il, "mais est-ce que cela veut dire qu'il faille attendre et ne rien faire en attendant ?"

Les étudiants apprennent à déterminer la gravité des blessures en combinant théorie et pratique.

Sergei Grits/AP Photo
Un homme montre des ecchymoses qui, selon lui, ont été causées par des coups de la police dans un centre de détention où des manifestants étaient détenus.Sergei Grits/AP Photo

On leur dit qu'après cette journée, ils peuvent revenir pour une formation plus approfondie, afin d'être prêts si les choses deviennent à nouveau violentes dans la rue.

Car même s'il y a beaucoup de rires pendant la formation, tous savent que la situation au Bélarus est grave.

"Comme une zone de guerre"

"Je ne me sens pas du tout en sécurité", déclare Marina, styliste de 33 ans qui ne veut pas que son nom de famille soit révélé par crainte des représailles gouvernementales.

"Mes amis et moi avons tellement peur de ce qui se passe. Nous avons même peur de faire du shopping. Mon pays est devenu comme une zone de guerre. Je l'ai ressenti depuis chez moi, avec les frissons, le bruit et les coups de feu", confie-t-elle à Euronews.

"Je suis ici pour m'entraîner parce que la situation est tellement effrayante", dit-elle, en retenant ses larmes. "Je peux peut-être aller dans la rue et aider si des gens se font tirer dessus, mais je ne suis pas aussi courageuse que les autres. Je suis heureuse qu'il y ait des gens plus courageux que moi".

AP Photo
Les manifestations se sont multipliées depuis l'élection contestée du 9 août.AP Photo

Tanya, 27 ans, une artiste qui elle non plus ne veut pas donner son nom complet, raconte à Euronews que certains de ses amis ont été arrêtés et qu'elle a ressenti le besoin de pouvoir aider les gens si une situation similaire se produisait.

Elle estime que ce programme de premiers secours est un excellent moyen pour elle d'apprendre à faire quelque chose de bien et d'aider ceux qui défilent dans la rue.

"C'est terrible ce que nous avons entendu au sujet des prisons", dit-elle. "J'ai peur tout le temps, mais je sais que je dois le faire. Nous sommes maintenant unis en tant que société. Nous sommes une nation pacifique qui veut s'entraider. C'est pourquoi je suis ici".

Sources additionnelles • Thomas Seymat