DERNIERE MINUTE
This content is not available in your region

Immersion au cœur de la nébuleuse conspirationniste QAnon, qui se répand en Europe

euronews_icons_loading
euronews
euronews
Taille du texte Aa Aa

Dans ce nouveau numéro de Unreported Europe, immersion dans la nébuleuse conspirationniste pro-Trump de Qanon, qui passe de plus en plus du virtuel au réel et qui se répand désormais en Europe, à la faveur de la pandémie de Covid-19.

Un réseau pédophile adulant Satan, dirigé par d'éminents démocrates qui enlèveraient, abuseraient d'enfants, qui les mangeraient et boiraient leur sang pour vivre éternellement. Le président américain Donald Trump est là pour les combattre. Et cette lutte acharnée devrait conduire à l'arrestation d'hommes politiques et de personnalités publiques comme George Soros, Bill Gates, Tom Hanks ou Oprah Winfrey.

Ce scénario farfelu est à l'origine de QAnon, l'une des nébuleuses conspirationnistes les plus dangereuses de notre époque. Née sur internet aux États-Unis, elle est rapidement passée du monde virtuel au réel. Et elle se répand maintenant dans le monde entier, y compris en Europe, à la faveur de la pandémie de Covid-19.

Euronews
Unreported EuropeEuronews

Les pancartes QAnon affichant la lettre Q – symbole de la mouvance – sont apparues pour la première fois en Europe lors de manifestations contre les restrictions liées au Covid-19 à Paris, Londres, mais aussi à Berlin. Dans la capitale allemande, des militants d'extrême-droite ont brandi des symboles de QAnon et des drapeaux du Reich allemand. Certains ont tenté de prendre d'assaut le bâtiment du Parlement.

"Nous sommes à Constance et c'est là que se déroule deuxième plus grande manifestation organisée en Allemagne depuis août 2020 pour protester contre les mesures gouvernementales visant à contenir la pandémie. Des groupes de plusieurs obédiences politiques sont réunis ici", raconte notre reporter Monica Pinna. "L'interdiction d'afficher des symbolesextrémistes a été respectée, mais les théories de Qanon sont loin d'être absentes du cortège pour autant".

"Je pense que le gouvernement essaie de nous diviser en introduisant ces mesures"
Un manifestant

"De mon point de vue, je pense que le gouvernement essaie de nous diviser en introduisant ces mesures, et je trouve qu'il y a une prise de contrôle énorme de la part de l'État. Je suis ici avec tout le monde, mais aussi pour QAnon, car eux aussi partagent l'idée que nous sommes de plus en plus divisés", assure ce manifestant.

Le Covid-19 booste la propagation des idées conspirationnistes

Pour les chercheurs spécialistes de la théorie du complot, la crise du Covid-19 a donné de l'élan à QAnon, en raison de l'incertitude apportée par la pandémie et étant donné le caractère tentaculaire de cette nébuleuse conspirationniste.

"_C'est une sorte de méta-conspiration et elle englobe beaucoup d'idées différentes, des théories qui se déclinent très facilemen_t", analyse Chine Labbe, rédactrice en chef de News Guard Rating. "L'idée d'un État dans l'État dirigé par les élites mondiales face à une poignée de sauveurs comme Donald Trump et d'autres, c'est si facile à adapter à d'autres contextes politiques. Pour les Français. Il s'agira de décrire Macron comme un pion de cet "Etat profond" comme on l'appelle ; pour les Allemands, c'est Merkel qui est une marionnette de cet État dans l'État".

Euronews
Unreported EuropeEuronews

Une mouvance née sur les réseaux sociaux

C'est par ce biais que QAnon a attiré en Europe un ensemble hétéroclite de soutiens. Des partisans aux idéologies différentes qui ont le choix parmi un large éventail de récits conspirationnistes. Certains sont orientés contre les élites, d'autres sont anti-vaccins. Des théories qui se chevauchent en partie autour de la certitude d'être "manipulé".

"On a l'impression qu'ils essaient de nous manipuler pour nous faire peur", explique une manifestante. "Je pense que les mesures contre le coronavirus sont complètement excessives. Je crois que nous sommes muselés", dit cette autre.

Si les théories conspirationnistes de Qanon se répandent désormais dans la rue, c'est d'abord sur les réseaux sociaux qu'elles sont nées. Partout dans le monde, le nombre de tweets liés à la mouvance est passé de 5 millions en 2017 à 12 millions cette année.

Euronews
Illustration des théories conspirationnistes de QAnonEuronews

En voici un exemple : "Les poumons des Italiens morts ont été gonflés par des respirateurs artificiels car leurs organes n'étaient pas alimentés en sang. Ils ont été tués par des virologues, par l'OMS et par des vaccins antigrippaux. Les héros étaient les travailleurs. Arrêtez ça maintenant", est-il écrit sur un compte Twitter lié à la mouvance.

"En Europe, cela n'a commencé qu'à la fin 2019-début 2020 et en quelques mois seulement, QAnon a réussi à faire de très nombreux adeptes"
Chine Labbe
rédactrice en chef de News Guard Rating

"Nous avons identifié environ 450 000 adeptes à travers l'Europe, sur des comptes, des groupes, des pages, sur les réseaux sociaux et sur des sites internet, explique Chine Labbe, rédactrice en chef de News Guard Rating. "En Europe, cela n'a commencé qu'à la fin 2019-début 2020 et en quelques mois seulement, QAnon a réussi à faire de très nombreux adeptes".

QAnon signifie Q-Anonyme. Le Q peut représenter une personne de l'administration Trump, une figure du renseignement militaire ou un officier de haute sécurité disposant d'une habilitation Q, requise par le Département américain de l'énergie pour accéder à des informations top-secrètes liées aux armes nucléaires.

Euronews
Un militant anti-masqueEuronews

Les réseaux sociaux prennent des mesures

Face à la propagation des théories complotistes de QAnon, les réseaux sociaux ont pris des mesures. Twitter a notamment fait supprimer les 7 000 comptes les plus virulents, mais plus de 93 000 restent actifs. Facebook a récemment supprimé les groupes et les pages liées QAnon ainsi que les comptes Instagram y faisant référence, mais les partisans de la mouvance se rabattent sur un autre réseau social : Télégramme.

Au coeur des techniques de communication de QAnon : la désinformation et les fake news. La mouvance ne diffuse aucun fait, aucune source ou citation vérifiable. Nous en avons trouvé des exemples à Constance, bien que la plupart des participants ne se soient pas officiellement déclarés partisans de QAnon.

"Tout d'abord, je suis médecin. Donc ce que je dis est médicalement prouvé. Je ne porte pas de masque. Je n'ai jamais porté de masque. Ce que vous, vous portez ici est dangereux et cela tue des enfants", avance un manifestant. "Pendant ce temps, en Allemagne, trois enfants sont morts, essentiellement à cause du masque", ajoute-t-il. "Est-ce que cela a été prouvé ?", lui demande notre journaliste. "Presque. C'est presque prouvé", répond-il.

Mais selon la police allemande, il n'existe aucune preuve que des enfants soient morts à cause du port du masque.

— "Suggérez-vous aux gens de ne pas porter de masque ?" demande à cet autre manifestant notre reporter Monica Pinna.
— "Oui. Il ne faut pas les porter, mais il faut pour cela avoir un système immunitaire fort", répond ce manifestant. "Ils peuvent l'atteindre en deux ou trois semaines en prenant de la vitamine D3", ajoute-t-il.
— "Êtes-vous médecin ?" lui demande notre journaliste.
— "Non, je ne suis pas médecin, je suis mécanicien. Mais les gens qui prennent de la vitamine D 3 ne meurent pas. Les autres oui. A 98,9 %. C'est une étude du Daily Mail", répond-il.

Euronews
Unreported EuropeEuronews

Mais comment expliquer que des théories dénuées de toute validité scientifique et aussi dangereuses aient autant de succès ?

"On peut se sentir unique en répandant des théories conspirationnistes", analyse Pia Lambery, psychologue. "Vous êtes la personne qui voit la vérité. Les autres, et toute une partie du système, sont simplement naïfs. En Allemagne, on parle de "mouton endormi" pour nommer ceux qui ne croient pas aux théories conspirationnistes".

"Je prie pour que chacun se détourne des discours dominants, je veux aussi que plus de personnes se réveillent !", lance une manifestante.

"Menace terroriste"

Aux Etats-Unis, le FBI a désigné QAnon comme menace terroriste nationale. La mouvance est notamment liée à un meurtre, à un affrontement armé et à plusieurs arrestations.

"Cette croyance dans les théories du complot peut conduire à la violence, et cela peut multiplier les risques de radicalisation. Nous savons en Allemagne que 25 % des partisans de ces théories conspirationnistes disent qu'ils seraient capables d'utiliser la violence pour atteindre leurs objectifs", souligne Pia Lamberty.

Qanon devient de plus en plus répandu aux États-Unis. Parmi leurs soutiens : une vingtaine de candidats républicains au Congrès... Et à quelques jours de la présidentielle américaine, Donald Trump refuse toujours de prendre ses distances avec la mouvance, devenue désormais beaucoup trop dangereuse, pour être ignorée, et ce jusqu'en Europe.