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"Derrière les chiffres" : dessiner pour ne pas oublier les victimes de féminicide

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Par Raphaëlle Vivent
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L'illustratrice Fanny Vella, à l'origine du projet "Derrière les chiffres".
L'illustratrice Fanny Vella, à l'origine du projet "Derrière les chiffres".   -   Tous droits réservés  Euronews, Raphaëlle Vivent

Elles s’appelaient Christelle, Aïssatou, Alexia, Marie, Laura ou Mecia. Toutes ont été tuées par leur compagnon ou leur ex-conjoint. Mais pour éviter que ces femmes ne deviennent qu'un chiffre, qu’une statistique de plus dans ce grand fléau des violences conjugales, l'illustratrice lyonnaise Fanny Vella a décidé de leur rendre hommage en dessin, avec la série "Derrière les chiffres".

"Les chiffres qui avancent dans l’année, je trouvais ça dramatique, mais c’est quelque chose qui ne me parlait pas. Ce qui me parle, c’est d’avoir un visage, un nom, un âge. Savoir qui était cette personne, si elle avait des enfants, si elle était nulle en cuisine par exemple", explique Fanny Vella dans un sourire. "Même si bien sûr, les décomptes des décès sont essentiels, pour se rendre compte de la réalité", ajoute-t-elle.

"Elle était volontaire, perfectionniste et ambitieuse", "Elle aimait la musique et danser", "Elle croquait la vie à pleines dents". Les proches des victimes de féminicide contactent l’illustratrice et lui décrivent comment était leur mère, leur soeur, leur fille ou leur amie. Fanny Vella se charge ensuite de retranscrire au mieux la personnalité de ces femmes, dans des portraits émouvants et lumineux, publiés sur les réseaux sociaux.

"Je choisis de la mettre en image dans une situation qui la rend vivante, un hobby, ou une situation que la victime a pu vivre à un moment donné, mais qui souligne un aspect un peu cocasse, très atypique, très personnel. Et en dessous de ce portrait qui parle les qualités et les défauts de ces victimes, il y a toujours ce bandeau qui résume les circonstances de leur mort", raconte Fanny Vella.

Effet thérapeutique

Le projet est né de la volonté de l'illustratrice de continuer à parler des violences conjugales, après la sortie d'une BD sur ce thème, "Le seuil". "Suite à ce projet, j'ai proposé mes services, bénévolement, à l'association féministe Nous Toutes Lyon, qui m'a mis en relation avec l'amie d'Hilal, une victime de féminicide", détaille Fanny Vella.

Le portrait d'Hilal, tuée par son ex-conjoint en février 2019, a été le tout premier de la série "Derrière les chiffres". "Elle était pétillante, pleine de vie. Elle était coquette, travailleuse, elle rigolait beaucoup, elle avait beaucoup d’humour", se souvient avec émotion Hauteclaire Dessertine, l'amie et collègue d'Hilal, contactée par Fanny Vella.

Pour Hauteclaire, le portrait a eu un effet thérapeutique. "Ça fait du bien, parce que c’était dur d’entendre qu'elle était "la 27e" [ndlr : femme victime de féminicide en 2019] et d’avoir juste son nom noyé dans les chiffres, sans qu’on puisse voir qui elle était. Et là, ça la représente vraiment. Ça permet de la réhumaniser. Et que les gens puissent voir ce qu'on a perdu. Ce qu'on nous a enlevé."

Selon Hauteclaire, le projet "Derrière les chiffres" peut également aider les femmes qui subissent des violences conjugales. "Elles peuvent s'identifier, se dire “Moi aussi je suis coquette, moi aussi je suis bosseuse, je suis gourmande. Et je vis une situation qui n’est pas normale." Ca permet de dire à ces femmes "Vous voyez jusqu'où ça peut aller ? Il faut partir". Mais aussi de sensibiliser les politiques, pour qu’ils les aident à partir."

Ca fait du bien, parce que c’était dur d’entendre qu'elle était "la 27e", et d’avoir juste son nom noyé dans les chiffres, sans qu’on puisse voir qui elle était. Et là, ça la représente vraiment, ça la réhumanise.
Hauteclaire Dessertine
amie d'Hilal

"Faire entendre notre voix"

Sensibiliser, informer, alerter les pouvoirs publics ... C'est justement la mission de l'Union nationale de familles de féminicide (UNFF), dont Hauteclaire Dessertine est l'une des co-fondatrices. Cette association est née après le Grenelle contre les violences faites aux femmes, le 3 septembre 2019 : "Quand on a écouté le Premier ministre énoncer ses mesures, on s’est rendu compte qu’il n’y en avait aucune à destination des familles de victimes. Et donc on s’est dit qu’il fallait peut-être se constituer en association pour faire entendre notre voix.", explique Sandrine Bouchait, la présidente de l'UNFF.

"Quand il y avait un féminicide, il n’y avait rien. Pas d’association, pas d’accompagnement, ni social ni juridique . Pourtant, c’est un tsunami, pour les familles, les amis, les collègues. On a l’impression de tomber dans le vide", confirme Hauteclaire.

Les missions de l'UNFF sont multiples : accompagnement des familles de victimes, prévention, conseils pour trouver des avocats ou des centres psycho-traumatiques, intervention dans des Centres d’insertion et de probation, sensibilisation auprès des médias, et bien sûr, des politiques.

"On fait le parallèle avec les attentats. Quand il y a un attentat, il y a tout de suite une cellule psychologique d’urgence qui se met en place. Et nous, les familles de victimes, on s’est rendues compte que chaque année, il y a presque autant de victimes de féminicide que de victimes d’attentat, explique Sandrine Bouchait. Sauf que ça se répète tous les ans. Et on ne comprend pas pourquoi il n’y a pas de cellules psychologiques qui sont mises en place. Si c’était le cas, ce serait bien moins difficile par la suite."

Plusieurs familles accompagnées par l'UNFF ont contacté Fanny Vella, pour qu'elle dessine leur proche perdu. L'illustratrice s'est dite prête à continuer son projet, pour mettre un peu de baume au coeur des familles, "tant qu'il le faudra".