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Pour "la reine des échecs", "Le jeu de la Dame" ouvre une brèche contre le sexisme de ce sport

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Par Lillo Montalto Monella  & Vincent Coste
Judit Polgár en 2018
Judit Polgár en 2018   -   Tous droits réservés  MTI Fotó/Soós Lajos

Les échecs super star ! Le succès fulgurant de la série Netflix "Le jeu de la Dame" (The Queen's Gambit en VO) suscite une véritable frénésie pour ce jeu qui n'avait pas vu une telle exposition médiatique depuis la guerre froide, n'en déplaise à un certain Deep Blue.

De plus, la situation sanitaire liée à la pandémie de Covid-19 a fait que nos vies ont dû s'adapter à cette nouvelle donne. Nous avons toutes et tous subi un ou plusieurs confinements, ce qui a entraîné de nouvelles pratiques ou de nouvelles passions.... comme les échecs !

Pour la Hongroise Judit Polgár, la plus grande joueuse professionnelle de l'histoire des échecs, cette série est "un fantastique coup de pouce", qui va inciter beaucoup de parents à acheter des échiquiers pour leurs filles. Avec l'espoir de combler un jour l'écart entre les sexes dans un sport considéré comme l'un des derniers bastions de la domination masculine.

"Le jeu de la Dame" met en scène l'histoire fictive de Beth Harmon, une orpheline et véritable prodige des échecs. En 7 épisodes, nous la suivons de son enfance dans les années 50 à ses premiers tournois jusqu'à sa confrontation avec le champion du monde soviétique dans le courant des années 60.

La série, adaptée du roman éponyme publié en 1963 par Walter Tevis, est sortie le 23 octobre dernier. Véritable carton planétaire, elle devenue la mini-série la plus regardée de l'histoire de Netflix. Lors de son premier mois d'exploitation, plus de 62 millions de foyers ont en effet suivi les aventures de Beth Harmon.

Un nombre record de 62 millions de foyers ont choisi de regarder "Le jeu de la Dame" au cours de ses 28 premiers jours, ce qui en fait la plus regardée des mini-séries de Netflix à ce jour - Netflix

Effet sans doute induit, en novembre, Chess.com, une plateforme en ligne dédiée à l'apprentissage et à la pratique des échecs, a, elle, enregistré une augmentation de 15 % du nombre de joueuses, atteignant sa plus forte proportion de femmes jamais enregistrée.

L'effet "Le jeu de la Dame", comme l'a surnommé Nick Barton, directeur du développement commercial de Chess.com, a fait totalement exploser le nombre de nouvelles inscriptions en Europe, passant ainsi de 280 000 en octobre à près d'un million en novembre. Les plus fortes hausses ont été enregistrées en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Espagne et en Italie.

Il ne fait aucun doute que "Le jeu de la Dame" de Netflix a eu un certain effet sur l'intérêt porté aux échecs.

"Avant le série, nous avions environ 7 000 à 8 000 nouveaux Européens qui nous rejoignaient la plateforme chaque jour. Après sa diffusion, ce nombre dépasse maintenant les 40 000", nous explique Monsieur Barton en concluant par un tonitruant "C'est énorme !".

Le jeu de Judit

La championne hongroise des échecs, Judit Polgár, seule femme à s'être jamais classée dans le top 10 mondial, compare ce "boom" à l'engouement qu'avait suscité l'affrontement, en pleine guerre froide, entre l'Américain Bobby Fischer et le Russe Boris Spassky,

J. WALTER GREEN/AP Photo
Bobby Fischer, à droite, et Boris Spassky, à gauche, le 31 juillet 1972 lors de la dernière manche de la finale des championnats du monde d'échecs, à Reykjavik, le 31/8/1972J. WALTER GREEN/AP Photo

Cette finale des championnats du monde 1972, remportée par Bobby Fischer est aujourd'hui considérée comme le "match du siècle". Ces championnats ont été organisés en Islande, un endroit idéal permettant aux deux superpuissances de se rencontrer indirectement et de s'affronter sur un plateau de 64 case.

Le déroulé de cette compétition a été digne d'un film d'espionnage : elle a failli être annulée à de nombreuses reprises, des accusations de tricherie ont fusé, certains jours un des deux protagonistes a refusé de participer au match du jour. Une véritable guerre des mots a jalonné les plus de 20 parties qu'a duré cette finale, véritable spectacle, suivie par la Terre entière.

"Mais cette fois-ci, il n'y a pas de raisons politiques" et ce succès "ne se limite pas qu'au monde des échecs", explique Judit Polgár, avec qui nous nous sommes entretenus.

Le père de Judit Polgár, Lászlo, a élevé ses trois filles pour qu'elles deviennent les meilleures joueuses d'échecs du monde. Il leur a même appris l'espéranto, cette tentative de langue universelle qui n'a jamais vraiment percé, afin de développer ses filles intellectuellement.

La devise de Lászlo était que "on devient génie, on ne naît pas génie". Le succès de sa fille semble lui donner raison.

Judit Polgár est devenue grand maître à 15 ans. Au firmament de sa carrière professionnelle, elle a atteint la huitième place du classement mondial. Elle est restée en tête du classement féminin pendant 26 ans, jusqu'à sa retraite sportive en 2014. Depuis, elle promeut l'éducation par le développement des compétences, en mettant l'accent sur les échecs en tant qu'outil pédagogique.

PETER KOHALMI/AFP
Des enfants dans une école de Budapest apprenant à jouer aux échecs selon une méthode basée sur le plaisir mise au point par Judit Polgár, le 14 juin 2006PETER KOHALMI/AFP

Ses sœurs aînées, Susan et Sofia, sont également devenues grand maître et maître international, confirmant le rayonnement de cette famille sur la scène échiquéenne.

Judit Polgár, surnommée "la reine des échecs", se retrouve dans le personnage de Beth Harmon. Toutefois, elle souligne qu'elle a été bien plus mal traitée par ces adversaires masculins que l'héroïne de la production Netflix.

Ses prises de position, relayées et appuyées par le phénomène qu'est devenue cette série, ont rouvert le débat sur l'inégalité et le sexisme latent dans le monde des échecs, un sport dominé par les hommes, où les saillies sexistes sont courantes. Ainsi, Bobby Fischer avait déclaré un jour que "les femmes n'étaient pas vraiment de bonnes joueuses d'échecs"...

Au cours de sa carrière, Judit Polgár a battu le champion britannique Nigel Short, qui a déclaré que "les hommes étaient naturellement mieux préparés à ce jeu que les femmes". La Hongroise a aussi défait le multiple champion du monde russe Garry Kasparov. Ce dernier s'était, lui, illustré, en remarquant un jour "qu'il n'était pas dans la nature des femmes de jouer aux échecs".

Aujourd'hui, en moyenne, il y a 15 hommes pour une femme lors des compétitions. Une seule femme est actuellement classée parmi les 100 meilleurs joueurs d'échecs du monde, la Chinoise Hou Yifan à la 87e place.

Pourquoi un tel écart entre les sexes aux échecs ? Et comment y remédier ?

Judit Polgár a toujours refusé de participer aux tournois réservés aux femmes. Elle est certaine que le fait d'avoir des compétitions pour les garçons et d'autres pour les filles ne réglera pas le problème de la faible proportion de joueuses d'échecs.

Cette conviction est partagée par l'ancien joueur d'échecs, l'espagnol Leontxo García qui aujourd'hui est journaliste et l'un des grands connaisseurs des arcanes de la discipline.

Dans les années 90, rappelle Leontxo García, la fédération espagnole a brusquement décidé d'interdire aux joueuses l'accès aux compétitions mixtes, afin de tenter de stopper l'ambiance machiste qui s'était développée lors des parties opposant des femmes à des hommes. Cependant, quelques années plus tard, "ce sont les joueuses elles-mêmes qui ont rédigé un manifeste demandant de revenir sur cette décision" indique-t-il.

Selon lui, il est bon d'avoir des tournois mixtes tant que, parallèlement, les fédérations nationales investissent dans la promotion du jeu chez les jeunes filles et les femmes. "Des décisions traumatisantes ne peuvent que creuser le fossé entre les joueuses et les joueurs" ajoute Leontxo García.

Inciter les filles à jouer à leur niveau, et non à jouer selon leur sexe
Judit Polgár

Judit Polgár estime, elle, que les entraîneurs devraient "inciter les filles à jouer à leur niveau, et non à jouer selon leur sexe", ajoutant que "les filles peuvent être moins fortes, mais elles peuvent être souvent meilleures que les garçons de leur âge, surtout quand elles sont très petites, un âge où elles sont heureuses d'être dans un contexte mixte".

L'un des principaux problèmes à l'origine de cet écart entre les sexes aux échecs est le nombre élevé de filles qui arrêtent de joueur après l'âge de 10 ans. C'est pourquoi, selon Judit Polgár et Leontxo García, il faut créer davantage de clubs d'échecs pour les filles.

"Dans les faits, il y a encore beaucoup de filles qui jouent aux échecs lorsqu'elles sont très jeunes, entre 6 et 10 ans. Mais d'une manière ou d'une autre, à l'âge de 10 ou 11 ans, elles laissent tomber à moins qu'elles trouvent un club dédié aux seules filles", nous explique Judit Polgár. "Après 11 ans, il est très difficile pour une fille d'être compétitive lorsqu'elle est la seule dans la pièce entourée de garçons, alors qu'elle a besoin de la présence d'autres filles pour se sentir à l'aise", précise-t-elle.

Comment les femmes peuvent-elles se hisser au sommet ?

Eva Repkova, grand maître slovaque et présidente de la commission des femmes de la Fédération internationale des échecs, a déclaré que, selon elle, il n'est pas impossible d'avoir un jour, les deux sexes confondus, une championne du monde, mais que c'est peu probable dans l'immédiat.

Judit Polgár pense elle que ce serait une bien plus grande avancée d'avoir trois femmes dans les dix premiers que d'avoir une championne du monde.

ATTILA KISBENEDEK/AFP
Judit Polgár, alors âgée de 17 ans, affrontant le champion russe Boris Spassky, le 16 février 1993ATTILA KISBENEDEK/AFP

Pour réussir au plus haut niveau, il y a beaucoup de paramètres à prendre en compte : "votre passion, vos connaissances, votre équipe, vos entraîneurs, vous-même, votre développement psychologique, votre préparation physique, les possibilités de chronométrage, etc. À l'heure actuelle, [devenir numéro 1] n'a rien à voir avec le sexe. Devenir un champion du monde, cela arrive aussi à très, très peu d'homme" rappelle la championne hongroise.

De la difficulté de vivre des échecs

Pour ceux qui souhaitent poursuivre une carrière professionnelle dans les échecs, quel que soit leur sexe, il est très compliqué de gagner sa vie.

"Les 20 meilleurs joueurs du monde n'ont pas un salaire comparable à celui d'un joueur de tennis d'élite, mais ils vivent tout de même confortablement. Mais si vous ne faites pas partie du top 50 mondial, vous devez avoir une deuxième source de revenus si vous voulez que les échecs soient votre profession", explique Leontxo García.

Le confinement, facteur exponentiel de la frénésie échiquéenne

La plupart des personnes inscrites sur Chess.com, qui a vu le nombre de ses inscriptions augmenter de 200 % dans le monde, sont originaires d'Europe.

"Nous avons connu notre premier boom mondial en mars", nous confie Nick Barton. "La fréquentation des cours pour débutants que nous proposons en ligne est également en train de quintupler en Europe. En outre, les femmes passent plus de temps sur notre plateforme que les hommes. Elles sont peut-être plus patientes pendant leur apprentissage", ajoute-t-il.

Leontxo García estime que, grâce au confinement, les échecs, aussi bien pratiqués par des femmes et que par des hommes, ont un bel avenir devant eux.

"C'est le seul sport - avec le bridge - qui peut être pratiqué en ligne. Le monde a plus que jamais besoin des échecs, car il y a de plus en plus de gens qui pensent moins et qui pensent plus mal" explique l'Espagnol.

La vie intérieure d'un joueur d'échecs est fascinante, c'est un combat du cerveau
Leontxo García

"Les échecs ne sont statiques qu'en principe", continue Leontxo García. "La vie intérieure d'un joueur d'échecs est fascinante, c'est un combat du cerveau, et c'est pourquoi tant de réalisateurs de cinéma et de théâtre en sont émerveillés. C'est une mine d'or créative en soi, sans qu'il soit nécessaire, comme dans 'Le jeu de la Dame', d'ajouter des drogues, de l'alcool ou de la folie au scénario", conclue-t-il.

Si les échecs sont reconnus comme un sport à part entière par le Comité International Olympique (CIO), la Fédération internationale des échecs (FIDE) a échoué dans sa tentative de les faire inscrire au programme des Jeux 2024 à Paris. Mais la porte pourrait s'ouvrir pour les Jeux olympiques suivants, en 2028.

Dans ce contexte, Judit Polgár pense que le moment est venu pour les parents d'offrir des échiquiers à leurs filles. Et les entraîneurs, ajoute-t-elle, devraient aider aux mieux les filles à jouer à leur niveau,

"Je veux qu'ils donnent la même inspiration et les mêmes possibilités et opportunités aux filles qu'aux garçons. Si les entraîneurs voient une jeune fille talentueuse de sept ans, ne leur dites pas qu'elle peut devenir championne du monde catégorie féminine. Dites-leur qu'elles peuvent être les meilleures du monde, toutes catégories confondues" affirme ainsi Judit Polgár

Quoi qu'il en soit, des signes concrets de cette folie sont perceptibles. Les jeux d'échecs s'arrachent. En France, Jouéclub, affirme avoir doublé ses ventes depuis que la série est sortie, selon un porte-parole de cette enseigne interrogé par le Figaro. Sur eBay, elles ont carrément augmenté de 215%, comme l'indique le New York Times. Il ne faudra peut-être pas attendre si longtemps pour voir une femme régner sur les échecs.