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Margrethe Vestager : "Les Européens doivent faire mieux avec les données"

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Margrethe Vestager, vice-présidente exécutive de la Commission européenne chargée du numérique, est connue pour avoir, à la tête du porte-feuille de la Concurrence, fait sanctionner les géants technologiques. Nous l'avons interviewée sur la stratégie européenne en matière de données en marge du sommet annuel sur l'état de l'Union de l'Institut universitaire européen de Florence. Pour elle, les données sont "une ressource renouvelable. Elles peuvent être créées en permanence, utilisées et réutilisées : c'est un domaine tout-à-fait caractéristique de notre époque où nous voulons développer les énergies renouvelables et l'économie circulaire," fait-elle remarquer.

Méabh Mc Mahon, euronews :

"L'Union européenne est-elle vraiment engagée dans la bataille mondiale des données ? Pour quelles raisons ? Et quels résultats espérez-vous ?"

Margrethe Vestager, vice-présidente exécutive de la Commission européenne chargée du numérique :

"Au moment même où nous parlons, on crée des données partout dans le monde. Et comme l'Europe est un continent industriel, un continent où aujourd'hui, on numérise tout, que ce soit la mobilité, les réseaux électriques, l'agriculture, aujourd'hui nos systèmes de santé... Nous collectons des données en permanence. Et avec ces données, nous pouvons faire mieux, innover davantage, construire des entreprises plus fortes. Évidemment, nous pouvons aussi utiliser ces données pour lutter contre le changement climatique. C'est un sujet mondial parce que nous sommes dans un contexte géopolitique où il y a de la rivalité systémique, de la concurrence économique, mais où nous avons aussi besoin de partenariats sur cette planète. Donc comment nous gérons les données, comment nous permettons leur circulation - une fois, certains de leur sécurité -, mais aussi comment nous empêchons qu'elles soient collectées quand ce sont nos propres données personnelles, nous devons déterminer tout cela à la fois, au niveau de la mise en œuvre pratique, mais aussi en améliorant la législation."

"Nous assurer que les données soient mises en commun, partagées et utilisées au mieux"

Méabh Mc Mahon :

"Vous avez de quoi faire même si vous avez déjà enregistré des avancées. Les États-Unis et la Chine innovent sur un rythme très rapide, de manière très agressive dans le cas de la Chine. Quand l'Union européenne aura-t-elle rattrapé son retard ? Cette idée d'un marché unique européen des données, c'est bien beau sur le papier, mais cela paraît un peu théorique."

Margrethe Vestager :

"Je crois qu'il est vraiment important de ne pas sous-estimer notre Europe parce que c'est elle qui continue de déposer le plus grand nombre de brevets dans le monde et parce que nous avons aussi une communauté très dynamique de start-up innovantes. Il ne faut pas voir l'Union européenne comme une entité à la traîne alors que débute ce nouveau chapitre de numérisation dans lequel les données font vraiment la différence car elles ne se résument pas à celles issues de recherches ou d'achats sur internet. Ce sont des données sur la manière dont notre monde réel fonctionne. Donc le défi qui nous attend, c'est de nous assurer que les données soient mises en commun, partagées et utilisées au mieux. De ce point de vue, bien entendu, nous devons agir en particulier du côté des petites et moyennes entreprises parce qu'il y en a tant qui devraient prendre part à cela. L'obstacle est plus grand pour les petites entreprises quand elles se mettent à utiliser leurs propres données, mais aussi des données mises en commun comparé aux grandes entreprises qui ont une configuration différente. Donc, évidemment, nous devons agir de manière spécifique pour tenir compte du contexte économique européen et en tirer le meilleur parti."

Méabh Mc Mahon :

"Qu'en est-il du monde des entreprises ? Y aura-t-il des mesures incitatives pour les encourager à partager leurs données parce qu'il semble que certaines soient très réticentes à le faire ?"

Margrethe Vestager :

"Oui, il y en aura. Et je crois que l'une des raisons pour lesquelles elles sont réticentes à partager leurs données, c'est qu'on leur dit tout le temps que leurs données sont une mine d'or. Il se peut qu'elles ne les utilisent pas vraiment, mais elles se disent : "Si c'est une mine d'or, pourquoi les partager ?" Pour moi, il y a un manque de clarté juridique, mais aussi de clarté contractuelle. Donc nous travaillons à ce que nous appelons des espaces de données. C'est un cadre qui permet d'avoir les bonnes obligations contractuelles : cela me garantit en tant qu'entrepreneur que quand je place mes données dans cet espace dédié et que j'en récupère d'autres, je peux le faire en toute sécurité. Et c'est ce sur quoi nous travaillons dans un certain nombre de secteurs. L'espace de données qui est le plus d'actualité, c'est bien sûr, celui qui est dédié à la santé parce que nous avons vu avec la pandémie de Covid combien il était important d'être capables d'analyser les données de santé, les molécules, le virus lui-même. Évidemment, cela inclut aussi les données sur la manière dont les vaccins fonctionnent. Et bien sûr, cela intègre aussi énormément de traitement de données. Donc grâce à ces espaces, les entreprises se sentiront plus en confiance quand elles utiliseront les données pour développer leur entreprise et leurs business models et davantage miser sur l'économie numérique."

"De grandes entreprises technologiques utilisent les données d'une manière non conforme aux règles de la concurrence"

Méabh Mc Mahon :

"En novembre dernier, vous avez présenté le règlement sur la gouvernance des données, c'est une première étape. Cette proposition se veut une alternative à la manière dont les géants technologiques gèrent et partagent les données. Quel regard portez-vous sur leurs agissements jusqu'à présent ? Et pourquoi est-ce important de faire quelque chose à ce sujet selon vous ?"

Margrethe Vestager :

"Il s'agit de trouver un modèle dans lequel les gens ne sont pas obligés de partager des données, mais s'ils veulent le faire, ils peuvent le faire d'une manière qui soit transparente. L'un des éléments du règlement sur la gouvernance des données, c'est un modèle qui permet la mise en place d'intermédiaires et donc d'un partenaire neutre pour recevoir les données, mais aussi pour permettre à d'autres d'utiliser les données. C'est donc un intermédiaire qui saura que tout est bien encadré car je sais que nombreux sont ceux qui s'inquiètent des règles de confidentialité ou de la protection des données brevetées, etc. Il s'agit évidemment d'un modèle différent plus dynamique que ce qui se fait aujourd'hui parce qu'il permet à de nombreux autres acteurs de participer à l'économie des données. Avec certaines grandes technologies, il y a une accumulation massive de données qui fait que c'est très, très difficile pour les autres d'avoir un avantage concurrentiel car plus vous avez de données, mieux vous pouvez par exemple prévoir à quoi ressemblera la demande des clients. Malheureusement, nous constatons également que de grandes entreprises technologiques utilisent les données d'une manière qui n'est pas vraiment conforme aux règles de la concurrence. Nous disposons des conclusions préliminaires dans l'affaire Amazon : elles indiquent qu'Amazon permet à son service de vente au détail d'accéder aux données de la totalité des vendeurs tiers de la marketplace Amazon alors que les vendeurs eux n'ont pas accès au même niveau de données de haute qualité sur le comportement des consommateurs que le service de vente au détail d'Amazon : ce qui lui confère un avantage sans précédent. Donc, bien sûr, nous agissons au niveau de la législation, avec le règlement sur la gouvernance, avec le règlement sur les données qui sera présenté plus tard, mais aussi avec l'application vigilante du droit de la concurrence pour nous assurer que les avantages de l'économie des données soient effectivement largement accessibles."

Méabh Mc Mahon :

"Parlons des géants technologiques comme Facebook, Google : ils ont englouti nos données ces deux dernières années et en ont tiré des bénéfices économiques. Ce règlement sur la gouvernance des données et ce que la Commission présentera plus tard cette année sont-ils des moyens de combler notre retard par rapport à eux ?"

Margrethe Vestager :

"Cela aboutira à un modèle différent et à une gouvernance différente des données. En parallèle de cette démarche, je pense qu'il y a une prise de conscience de ce qu'il faut faire pour que nous prenions vraiment soin de nos propres données, qu'elles soient personnelles ou non. Et je trouve que tant que ce n'est pas utilisé à mauvais escient, c'est une très bonne chose que par exemple, les fournisseurs de services numériques demandent aux gens : "Accepteriez-vous que cette application continue à suivre ce que vous faites sur votre téléphone même lorsque vous n'utilisez pas activement cette application ?" De cette manière, on présente aux utilisateurs des choix faciles à faire pour qu'ils aient des droits et qu'ils les exercent en matière de propriété des données. Mais il s'agit aussi de s'assurer qu'ils savent quand des données sont générées à partir de ce qu'ils font ou ne font pas en ligne. Il faut aussi faire la différence entre les données personnelles - qui ont leur propre gouvernance - et les données industrielles parce que dans ce dernier domaine, il existe un ensemble de cas de figure totalement différents car les préoccupations ne sont pas les mêmes que dans le cas des données personnelles. Et dans ce domaine, bien sûr, nous avançons aussi vite que nous le pouvons."

Méabh Mc Mahon :

"Les géants technologiques ont-ils réagi à vos propositions ?"

Margrethe Vestager :

"Pas vraiment. Je pense que c'est un peu tôt. Au début de chaque délibération au Parlement européen et au Conseil, nous constatons généralement que la réaction est plutôt positive, puis nous voyons par la suite, des efforts pour rendre les propositions moins intrusives ou de mon point de vue, moins efficaces s'agissant de rendre le marché plus ouvert et contestable. Mais on verra."

"Que les utilisateurs exercent leurs droits tout en permettant à notre économie de tirer le meilleur parti des données"

Méabh Mc Mahon :

"L'un de nos grands sujets en Europe, ce sont nos valeurs et nos droits. Les eurodéputés examinent actuellement, le règlement sur la gouvernance des données et ils disent qu'il devrait s'appuyer sur la protection de la vie privée, la transparence et le respect des droits fondamentaux. Comment allez-vous trouver cet équilibre ?"

Margrethe Vestager :

"L'intérêt du modèle européen, c'est qu'il nous demande de définir une ligne de conduite à partir de tous nos discours, puis de l'appliquer dans notre vie quotidienne : sans ça, les discours ne servent à rien. Donc le défi, c'est que si nous voulons permettre aux gens d'exercer leurs droits tout en permettant à notre économie de tirer le meilleur parti des données, nous devons trouver un équilibre et faire la distinction entre les différents types de données. Cela peut paraître anecdotique, mais il est aussi très important de savoir que tout ne doit pas être considéré comme une donnée personnelle, mais aussi que les données rendues anonymes ne peuvent pas toujours être retracées jusqu'au propriétaire initial des données. Je pense que nous avons besoin de ce genre de nuances dans les débats pour aboutir à un cadre qui créera la confiance, non seulement pour ceux d'entre nous qui fournissent des données, mais aussi pour les entreprises qui les utiliseront activement en ayant de la certitude juridique pour pouvoir développer leurs processus novateurs."

Méabh Mc Mahon :

"Ce que dit la Commission, c'est une chose. Ce qui se passe sur le terrain, c'en est une autre. Exemple : qu'en est-il de l'application du règlement général sur la protection des données ? Elle est du ressort des autorités nationales, mais d'après des études, les pays européens ne sont pas en mesure de faire appliquer correctement ces règles. Comment assurer une surveillance plus stricte ?"

Margrethe Vestager :

"Effectivement. Nous savons qu'il existe des disparités entre États membres dans l'application de nos droits en matière de protection de la vie privée car nous suivons cette question de très près et nous travaillons en étroite collaboration avec le Comité européen de la protection des données et les autorités nationales pour que les meilleures pratiques soient partagées aussi rapidement que possible et que les conséquences de l'application de ces droits dans la vie réelle soient de plus en plus homogénéisées dans toute l'Union. Et comme ce règlement était une nouveauté quand il a été mis en œuvre il y a quasiment trois ans, nous avons encore à faire pour le faire appliquer. Et pour tous ceux qui travaillent dans le domaine de la législation et de la co-législation - pour ce qui nous concerne à la Commission -, cela nous rappelle que nous devons nous assurer que la législation que nous proposons qui est ensuite transmise au Parlement et au Conseil soit applicable, qu'elle puisse être mise en œuvre sur le terrain et qu'en cherchant le meilleur des compromis, nous ne rendions pas les choses si compliquées qu'il serait difficile de les faire fonctionner dans la vie réelle."

"L'intelligence artificielle est vouée à s'étendre à pratiquement tout ce que nous faisons"

Méabh Mc Mahon :

"Les données sont évidemment essentielles pour le développement de l'intelligence artificielle. Il y a quelques semaines, vous avez proposé de réglementer l'intelligence artificielle à l'échelle européenne. Je crois que cela faisait trois ans que cette idée était dans les cartons. Elle a été plutôt bien accueillie, mais certains estiment qu'elle est vague et qu'elle comporte des failles. Que répondez-vous à ces critiques ?"

Margrethe Vestager :

"Il est très important de savoir quelles sont les définitions dans une proposition juridique pour que ceux qui la présentent ou l'adoptent aient la même compréhension des choses que ceux qui l'utilisent, de sorte que si le texte est contesté devant les tribunaux, les juges puissent avoir le bon type de raisonnement et qu'il n'y ait pas de surprise en cours de route. Nous avons fait un effort considérable pour définir l'intelligence artificielle de manière prospective. Il s'agit certes d'un groupe de technologies, mais c'est à partir de leur fonction que nous les définissons : par exemple si elles servent à la prévision, à l'assistance à la décision, à la mise en évidence de modèles. Donc plutôt que de considérer les technologies une par une, nous regardons ce qu'elles peuvent accomplir."

Méabh Mc Mahon :

"Pouvez-vous nous dire quels sont les avantages de ce genre de "société des données" et ce que l'intelligence artificielle peut nous apporter dans notre vie quotidienne ?"

Margrethe Vestager :

"Je suis très enthousiaste à ce sujet. Par exemple, j'ai vu dans le diagnostic du cancer que l'intelligence artificielle peut aider le médecin à avoir une lecture beaucoup plus nuancée de l'ensemble des nombreux tests sanguins qui peuvent être effectués. De cette manière, on obtient un meilleur diagnostic et on l'obtient plus rapidement pour pouvoir aussitôt commencer le traitement s'il est nécessaire. L'intelligence artificielle peut aussi prédire l'écoulement de l'eau pour que l'on puisse facilement se protéger contre les effets du changement climatique. Elle peut permettre de savoir comment utiliser les engrais ou les pesticides dans l'agriculture en fonction de la qualité du sol et des conditions météorologiques. Elle peut aider les agriculteurs à réduire au minimum leur utilisation d'engrais et de pesticides. Bien sûr, l'exemple le plus simple, c'est quand grâce à elle, on nous recommande un film ou un morceau de musique que l'on pourrait aimer. Ainsi, cela va de l'aide vitale qu'elle peut nous apporter - avec un diagnostic rapide et précis - à quelque chose que nous utilisons dans notre vie quotidienne, en passant par tout ce qu'il y a entre les deux. L'intelligence artificielle est déjà là et je pense qu'elle est vouée à s'étendre à pratiquement tout ce que nous faisons."

Vers un espace européen des données de santé ?

Méabh Mc Mahon :

"Je voudrais revenir sur l'espace européen des données de santé dont vous avez parlé. Évidemment, la santé est un sujet qui est dans toutes les têtes depuis l'an dernier avec la pandémie. Nous voulons tous être en bonne santé bien entendu. Quand cet espace pourrait-il devenir réalité ?"

Margrethe Vestager :

"Je pense que cela prendra encore un peu de temps parce que concernant cet espace des données de santé, nous devons avoir une approche très spécifique parce que ce sont les données les plus personnelles qui soient. Donc il est très important de bien faire les choses pour créer la confiance et faire que les gens acceptent que leurs données de santé se trouvent dans un tel espace. On sait que quand on les interroge, la majorité des Européens disent : "Non, nous ne voulons pas partager nos données de santé pour quelque raison que ce soit." Et c'est bien sûr un point sur lequel nous devons travailler. Nous devons trouver des moyens de faire en sorte que les gens aient confiance dans la sécurité de cet espace de données afin que nous puissions les utiliser pour trouver de meilleurs traitements, mieux prédire quel serait l'effet d'un traitement à long terme - par exemple, si le Covid est traité d'une manière plutôt que d'une autre - et ainsi, améliorer nos systèmes de santé. Tous ceux qui travaillent sur ce sujet avancent très prudemment, donc il faudra attendre encore quelques mois avant de pouvoir lancer cet espace de données."

Méabh Mc Mahon :

"Si l'on se projette dans l'avenir, que voudriez-vous laisser en héritage dans cette bataille mondiale de données en matière de réglementation et de politique ? Que voudriez-vous voir gravé dans le marbre quand vous quitterez votre poste ?"

Margrethe Vestager :

"Il me reste encore trois ans et demi à peu près, donc je crois que je devrais me concentrer sur le travail à accomplir et non pas sur un quelconque héritage. Mon travail, c'est de convaincre les citoyens que le marché est réellement à leur service, la technologie est réellement à leur service en tant qu'êtres humains parce que l'intégrité et la dignité de chacun d'entre nous sont à la base de tout dans une démocratie. Et c'est à cela que je pense presque à chaque fois que je me lève le matin car pour moi, ces principes sont au cœur de notre société. Et la technologie devrait tenir compte de cela et le marché aussi, à savoir que nous ne sommes pas uniquement une matière première ou des produits. Les humains doivent être au centre à la fois, du marché et de la technologie."

Journaliste • Méabh Mc Mahon