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La Grèce peut-elle encore maintenir ses élevages de visons pendant la pandémie de Covid ?

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L'Europe doit-elle avoir peur de ses élevages de visons ? Comme d'autres mammifères, ces animaux peuvent être infectés par le virus SARS-Cov-2. Dans la crainte d'une éventuelle transmission à l'homme, le Danemark, les Pays-Bas et l'Espagne ont ces derniers mois, abattu des millions de visons.

Mais dans le nord de la Grèce, un acteur clé du secteur européen de la fourrure, les choses sont différentes. Cette région, parmi les plus pauvres du pays, dépend fortement de cette activité controversée. Elle compte quelque 80 fermes où sont élevés environ un million et demi de visons.

"On a essayé de faire tout ce qu'on pouvait pour maintenir le Covid éloigné"

Un élevage local nous a autorisés à rentrer dans ses locaux en respectant des mesures strictes. Notre équipe a notamment dû présenter un test PCR négatif.

"On a été très surpris de voir que ces animaux étaient aussi sensibles au virus du Covid," nous explique Nicole Bauduin, l'éleveuse de visons qui nous accueille. "On a immédiatement pris l'habitude de mettre un masque, de se laver les mains, on a fait en sorte de ne plus travailler à deux dans le même hangar, donc on a essayé de faire tout ce qu'on pouvait pour maintenir le Covid éloigné," affirme-t-elle avant d'ajouter : "Aujourd'hui, tous les éleveurs de visons en Grèce sont vaccinés."

Si des doutes persistent sur la possibilité de transmission de l'animal à l'homme, il est aujourd'hui établi par les scientifiques que l'homme est vecteur de contamination pour ces animaux.

Les animaux malades ne sont pas abattus

Dans cet élevage qui teste régulièrement ses visons et respectent les recommandations du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC), il n'y a eu aucune contamination jusqu'à présent. Mais ils sont au moins 15% en Grèce à y avoir été confrontés. C'est bien moins qu'aux Pays-Bas, mais la proportion est similaire dans d'autres grands pays de production de fourrure comme le Danemark et la Suède.

Contrairement à ce qui se pratique dans d'autres pays, dans cet élevage grec, les animaux malades ne sont pas abattus. Ils sont isolés et placés sous une stricte surveillance vétérinaire.

"Si l'on détecte des animaux qui sont positifs au Covid, la ferme applique un protocole de quarantaine, on n'abat plus les animaux," fait remarquer la vétérinaire Zoi M. Thomou. "On apporte autant que possible un soutien aux animaux malades, on sait qu'ils peuvent développer une immunité ; après quelque temps, ils ne sont plus porteurs du virus, mais c'est quelque chose qu'il faut encore étudier pour en être sûr," estime-t-elle.

Le secteur de la fourrure emploie 60% des habitants de Kastoria

La nécessité de préserver l'économie locale peut expliquer cette approche différente. L'industrie de la fourrure est le deuxième employeur de la région après le secteur de l'énergie. Rien que dans la ville de Kastoria, elle emploie 60% de ses habitants.

Nous visitons une tannerie qui traite environ un million de peaux chaque année. L'artisanat de la fourrure est une tradition ancienne dans la région remontant à l'Empire byzantin.

Akis Tsoukas, le propriétaire de la tannerie, préside l'Association régionale des professionnels de la fourrure. Sans cette activité, l'économie de la région s'effondrerait, assure-t-il.

"Le secteur emploie des milliers de travailleurs : il y a l'activité d'élevage et ensuite, l'activité de transformation qui produit des vêtements de prêt-à-porter, des manteaux de prêt-à-porter," indique Akis Tsoukas. "On compte plus de 2 000 entreprises dans la région : certaines sont de dimension familiale, d'autres sont de grandes entreprises," dit-il.

"Il y a de la demande dans de nombreux pays"

Nous nous rendons chez un grand détaillant qui emploie quelque 500 personnes. Les manteaux de fourrure sont conçus et fabriqués par des artisans aux qualifications spécifiques. 18 000 exemplaires sont stockés au sein de cette entreprise et seront envoyés en Russie, en Ukraine, à Monaco ou en Suisse.

À l'échelle de la Grèce, les exportations de fourrures représentent 200 millions d'euros par an. Elles ont chuté à 70 millions d'euros l'an dernier du fait des répercussions de la pandémie.

"Il y a de la demande : dans de nombreux pays, avec le froid qu'ils ont, il y a un réel besoin de fourrures," assure le détaillant Dimitrios Kostopoulos. "Elles ne peuvent pas être remplacées par un autre matériau ou un autre type de vêtement," juge-t-il.

La pandémie a obligé les autorités locales à trouver un équilibre entre la protection de la santé publique et la préservation de l'unique source de revenu de nombreux foyers.

Georgios Vavliaras est le vice-gouverneur de la région en charge du développement des entreprises. "Dans notre région, la fourrure représente la principale source de revenu," déclare-t-il. "On pourrait comparer cela à une situation de monoculture dans l'agriculture parce que tous les autres secteurs vivent aussi de la fourrure et se développent grâce à elle, donc pour nous, ce serait très difficile si elle disparaissait," reconnaît-il. "Mais en même temps, on encourage la création d'autres emplois ; l'objectif pour les jeunes, c'est de rester dans la région et d'y travailler et on veut aussi que ceux qui ont émigré reviennent," souligne-t-il.

"Pendant la pandémie, les conditions de confinement sont encore pires pour les animaux"

Mais cette approche a des détracteurs. Traditionnellement opposées aux élevages d'animaux à fourrure, les organisations de défense des animaux estiment que la pandémie de Covid-19 aggrave la souffrance animale.

Près de Thessalonique, dans un refuge pour animaux sauvages blessés, nous rencontrons Stavros Karageorgakis. Spécialiste de l'éthique animale, il s'oppose depuis longtemps à ce type d'élevage.

"Pendant la pandémie, en particulier, les conditions de confinement pour ces animaux sont encore pires," estime Stavros Karageorgakis, chargé de cours à l'Université Aristote de Thessalonique.

"Ils ne peuvent tout simplement pas échapper au virus puisqu'ils sont coincés dans des cages de quelques dizaines de centimètres de large," dénonce-t-il. "Dans d'autres conditions, ils auraient pu développer une immunité par d'autres moyens, mais là, à l'intérieur de leur cage, c'est impossible, malheureusement," estime-t-il.

Vers une interdiction de cette pratique au sein de l'UE ?

Les défenseurs des animaux n'acceptent pas que l'on justifie le statut de cette industrie en Grèce par la nécessité économique.

L'élevage d'animaux à fourrure a été interdit ou disparaîtra d'ici quelques années dans une partie des pays européens. Dans d'autres, des propositions législatives pour proscrire cette activité sont en cours d'examen, mais pas en Grèce.

Le militant Stavros Karageorgakis assure que le tourisme, l'agriculture et les services pourraient pourtant compenser la fermeture éventuelle des fermes grecques à fourrure de vison.

"Je pense que l'Union européenne peut jouer un rôle décisif dans cette situation alarmante que nous connaissons, tout simplement en interdisant l'industrie de la fourrure dans tous les États membres," indique le défenseur des animaux. "Évidemment, ceux qui en vivent ont besoin de motivation et d'encouragement parce qu'ils souffriront financièrement," considère-t-il avant d'ajouter : "On doit leur offrir des alternatives grâce à des programmes adaptés pour qu'au final, cette pratique cruelle cesse."

Nicole Bauduin, éleveuse de visons, réagit : "Il y a des gens qui utilisent la moindre chose, la moindre occasion pour combattre la fourrure. Il ne s'agit pas que du Covid, mais des cages, de la manière dont les animaux sont traités... Toutes les possibilités de nous dénigrer, ils les utilisent," déplore-t-elle.

D'un côté, les éleveurs, artisans et détaillants veulent préserver leur activité et les autorités, protéger la santé publique et les emplois. De l'autre, les militants écologistes défendent le bien-être animal. La pandémie, en Grèce comme dans d'autres pays européens, exacerbe ce débat complexe.

Journaliste • Julian GOMEZ