This content is not available in your region

"Suisse Secrets" : les médias helvètes contraints de ne pas participer à l'enquête

Access to the comments Discussion
Par euronews  avec AFP
Archives : logo du Crédit Suisse, sur l'une de ses agences à Lausanne, le 6 avril 2021
Archives : logo du Crédit Suisse, sur l'une de ses agences à Lausanne, le 6 avril 2021   -   Tous droits réservés  FABRICE COFFRINI/AFP

Sous le nom de code "Suisse secrets", un consortium de médias regroupés au sein de l'OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project) ont publié ce dimanche des documents mettant en cause le Crédit Suisse pour avoir hébergé des fonds d'origine criminelle ou illicite. Des accusations rejetées dans la soirée par la deuxième banque de la Confédération helvétique.

Un détail peut surprendre lorsque la liste des contributeurs à cette enquête est étudiée en profondeur : il n'y a pas de médias helvètes. Et pour cause. Car "le risque juridique était tout simplement trop grand", a indiqué ce dimanche TX (Tamedia), le plus grand groupe de médias privés de Suisse. TX a également ajouté avoir renoncé à participer à l'enquête "Suisse secrets", estimant que ses journalistes risquent la prison.

Ainsi, la Tribune de Genève, l'un des titres les plus prestigieux du groupe TX, expliquait ce 20 février qu'une "modification de la loi sur les banques, intervenue en 2015, empêche les journalistes de travailler avec des données bancaires issues d’une fuite, même lorsqu’elles présentent un intérêt public".

Et plus précisément, l’article 47 de cette loi prévoit jusqu’à trois ans de prison pour toute personne qui "révèle un secret qui lui a été confié […] ou exploite ce secret à son profit ou au profit d’un tiers".

Dans un éditorial publié sur le site de la Tribune de Genève, Ariane Drayer, rédactrice en chef de la rédaction de Tamedia, souligne qu'on parle bien d'argent sale, issu du crime et s'insurge : "Dans notre pays, au XXIe siècle, lorsqu’un journaliste signale cet argent-là, il est lourdement punissable. C’est inadmissible."

Depuis 2015, les journalistes suisses ne peuvent plus enquêter sur les données sorties des banques, même lorsque l’intérêt public est manifeste.
Ariane Dayer
Rédactrice en chef de la rédaction Tamedia

"Le curseur est posé à un degré étrange : un oligarque qui a caché son argent en Suisse voit son anonymat juridiquement protégé. Selon la loi, le journaliste qui l’expose risque jusqu’à trois ans de prison. Est-ce vraiment cela la Suisse que nous voulons ?", s'interroge Mme Drayer.

En 2020, les entreprises du secteur financier ont réalisé une "valeur ajoutée de l’ordre de 66,5 milliards de francs suisses (CHF), soit près de 10% de la performance économique de la Suisse", souligne l'Association suisse des banquiers (ASB) dans une étude d'impact publiée sur son site internet.

En tenant compte des activités induites, ce secteur représente même un septième du PIB Suisse.

Côté emploi, le poids du secteur financier est également important. Selon l'ASB, il fournit plus de 224 000 emplois à temps complet, soit 5% de la totalité des emplois en Suisse. Et indirectement, "si l’on tient compte des effets indirects, ce sont quelque 430 600 emplois en Suisse, soit 10,2 % du total des emplois, qui sont liés directement ou indirectement au secteur financier", insiste l'ASB sur son site.

Le durcissement de la loi bancaire en 2015 qui muselle aujourd'hui les journalistes prend sa source en 2010 quand plusieurs coups de boutoir mettent à mal le fameux secret bancaire.

Angela Merkel, alors chancelière allemande, avait autorisé le fisc à acheter des données bancaires volées en Suisse pour débusquer et punir les évadés fiscaux de son pays.

Si les journalistes peuvent espérer louvoyer quand il s'agit de fuites limitées, il en va autrement dans le cas de masses de données comme "Suisse secrets", auxquelles seul un initié soumis au secret bancaire peut avoir accès.