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Cinq questions pour comprendre la crise taïwanaise

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Par Ophélie Barbier
La présidente de la Chambre des représentants américaine Nancy Pelosi (à gauche) saluant la présidente de Taïwan Tsai Ing-wen au bureau présidentiel à Taipei (août 2022).
La présidente de la Chambre des représentants américaine Nancy Pelosi (à gauche) saluant la présidente de Taïwan Tsai Ing-wen au bureau présidentiel à Taipei (août 2022).   -   Tous droits réservés  HANDOUT/AFP

La présidente de la Chambre des représentants des Etats-Unis, Nancy Pelosi, s'est rendue à Taiwan mardi 2 août. En représailles à ce voyage non désiré par la Chine, le pays a démontré sa force en déployant un exercice militaire de taille autour de l'espace aérien et maritime de l'île autonome. Après cette démonstration de force, Taipei a accusé Pékin de préparer une invasion. 

D'après l'AFP, La Chine estime que l'île, qui compte environ 23 millions d'habitants, est l'une de ses provinces, qu'elle n'a pas encore réussi à réunifier avec le reste de son territoire depuis la fin de la guerre civile chinoise (1949).

Pierre Journoud est professeur d'histoire contemporaine à l'Université Paul Valéry Montpellier 3 (France). Entre deux cours de géopolitique délivrés à Hanoï, le spécialiste de l'Asie Pacifique démêle pour Euronews les nœuds de la crise taïwanaise, qui implique deux grandes puissances : la République populaire de Chine et les Etats-Unis.

Lexique :

Tchang Kaï-chek : homme d’Etat chinois, représentant du parti politique du Kuomintang.

Kuomintang (KMT) : parti nationaliste chinois, dont les partisans se réfugieront de l’autre côté du détroit de Taiwan suite aux déchirements avec le parti communiste chinois (Guomindang).

Mao Zedong : homme d’Etat chinois, il fonde la République populaire de Chine en 1949, qu’il dirige jusqu’à sa mort en 1976.

Taiwan Relation Act : loi votée en 1979, qui définit les relations entre les Etats-Unis et Taiwan.

Euronews : Quelle est l’origine des tensions entre la Chine et Taïwan?

Pierre Journoud : Après avoir été libérée de l'occupation japonaise, Taïwan connaît une évolution séparée de la Chine continentale, au moment où Tchang Kaï-chek* et ses troupes nationalistes sont défaites par les communistes de Mao Zedong* en 1949. Les troupes nationalistes s’enfuient alors du côté de Taipei et implantent un régime autoritaire. L’idée du Kuomintang* nationaliste est de réunifier toute la Chine sous l’autorité de Taïwan. Mais assez vite, le parti communiste de Mao Zedong s’installe dans la durée et impose les bases de la refondation de la Chine moderne. Avec le développement fulgurant de la Chine continentale, le projet de Taïwan qui vise à réunir la Chine sous son autorité est abandonné. Les tensions entre ces deux entités sont liées à la volonté du parti communiste chinois de restaurer la Chine dans ses frontières pré-coloniales et impériales. Mao Zedong et ses successeurs n’ont pas cessé de réaffirmer l’appartenance de Taïwan à la Chine, à travers "le principe d’une seule Chine”. Taïwan s’est donc retrouvée dans une situation autonomiste, voire indépendantiste. L'île a presque tous les attributs d’un État souverain : un gouvernement, une armée, un drapeau, une monnaie. Et pourtant, l’île est cantonnée à jouer, sur le plan des relations internationales, le rôle d’une province chinoise.

Euronews : Quelles sont les relations entre les Etats-Unis et Taïwan?

Peu de temps après la normalisation des relations sino-américaines en 1979 par le président américain Jimmy Carter, le Congrès des Etats-Unis fait voter le Taïwan Relation Act* (TRA), une loi qui insiste sur la nécessité pour les États-Unis de maintenir des relations substantielles mais non diplomatiques avec Taïwan. Des relations économiques, politiques et de défense. Sans aller jusqu'à garantir l'intervention militaire des États-Unis en cas d'attaque de la République populaire de Chine sur Taïwan, le TRA incite l'exécutif américain à vendre à Taïwan des armes à caractère défensif. Le Taïwan Relation Act montre que le Congrès américain a toujours voulu préserver des relations avec Taïwan. Les Etats-Unis ont reconnu le principe d’une Chine unique et, de facto, que Taïwan faisait partie du territoire chinois. Mais ils n’ont pas officiellement reconnu la souveraineté de la République populaire de Chine sur Taïwan. C’est un distinguo à bien opérer.

HECTOR RETAMAL/AFP or licensors
Des hélicoptères militaires chinois survolent l'île de Pingtan, l'un des points de la Chine continentale les plus proches de Taïwan (août 2022).HECTOR RETAMAL/AFP or licensors

Euronews : Pourquoi la visite à Taïwan de Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants des Etats-Unis, a-t-elle ravivé les tensions entre Taipei et Pékin ?

Joe Biden n’était pas favorable à la visite de Nancy Pelosi à Taïwan, car il craignait les retombées politico-militaires que provoquerait ce voyage en Chine. Mais cette visite ne paraît pas être en contradiction avec les principes de politique étrangère du Chef d'Etat américain, car il essaie de fédérer une coalition d’Etats démocratiques dans la région, contre les régimes autoritaires et totalitaires. Ça n’est pas innocemment que les États-Unis ont participé, après le déclenchement des représailles chinoises autour de Taïwan, à un grand exercice militaire avec l’Indonésie au large de Sumatra, le 1er août. Cette opération a eu lieu avec des régimes démocratiques asiatiques dont le Japon et la Corée du Sud. Joe Biden a la volonté de fédérer une coalition de régimes démocratiques pour reprendre l'ascendant vis-à-vis de la Chine. Les relations sino-américaines sont très tendues depuis des années. Le mandat de Donald Trump, la guerre commerciale qu’il a déclenchée, ainsi que la pandémie, ont laissé des traces. Mais Joe Biden a la volonté de préserver un équilibre avec la Chine. L'actuel président américain possède une dimension idéologique que n’avait pas Donald Trump : la volonté de promouvoir la démocratie.

Euronews : À terme, que risque-t-il de se passer entre la Chine et Taïwan ?

La Chine populaire n’a pas encore les moyens de s’emparer de Taïwan par la force, d’après les spécialistes. Si elle le faisait, elle se heurterait à une contre-réaction américaine. Mais, quantitativement, la Chine est la première flotte du monde, elle a dépassé les États-Unis et a fait des progrès considérables avec son outil naval. Le pays a certainement mis au point un scénario d'attaque pour se préparer à une prise potentielle de Taïwan par la force : mais il est sans doute un peu tôt pour que la Chine s’en empare. Si l’on en croit les sondages, les Taïwanais sont majoritairement pour l’indépendance. Mais si elle se fait au prix d’une guerre qui ruine le pays, je pense que chacun va y réfléchir à deux fois. La question qui se pose est celle des engagements de Pékin. Par exemple, avec Hong-Kong, le principe “un pays deux systèmes” n’est pas très respecté. Sous le règne de Xi Jinping, la règle du parti communiste chinois s’impose. Si le chef d'Etat chinois donne des gages crédibles aux partisans de l’indépendance taïwanaise, cela peut évoluer de façon pacifiste. Mais ça n'est pas le chemin que le président chinois a pris ces dernières années. C’est aussi pour cela que les États-Unis reviennent dans la course, pour apporter leur soutien aux démocrates taïwanais.

La Chine a sans doute la possibilité de projeter des forces suffisantes dans les mers de Chine méridionale et orientale, et de subjuguer Taiwan avant que les Etats-Unis ne puissent intervenir.
Pierre Journoud
Professeur d'histoire contemporaine

Euronews : Quel est le rapport militaire entre les deux rivaux asiatiques ?

L'équilibre militaire profite largement à la Chine populaire qui a réformé et modernisé son armée précisément pour être en capacité, un jour, de reprendre Taïwan par la force. La Chine a sans doute la possibilité, désormais, de projeter des forces suffisantes dans les mers de Chine méridionale et orientale, et de subjuguer Taïwan avant que les Etats-Unis ne puissent intervenir. Les capacités militaires de la République populaire de Chine sont nettement supérieures, érodant du même coup la crédibilité de Taïwan et de la dissuasion américaine régionale. Mais : l’armée populaire de libération chinoise (APL) manque de préparation, de capacités et d'expérience de combat. Quant à Taïwan, l'île est idéalement adaptée à la défense et semble bien préparée (abris, tunnels et bunkers). Les capacités asymétriques de Taiwan rendraient un éventuel débarquement de l'APL sur les plages de l’île complexe et coûteux, avec des risques d'enlisement, voire d'échec. En plus de cela, la navigation dans le détroit est rendue difficile par la fréquence des typhons et des fortes houles. Pour ce qui est du soutien américain envers Taïwan, son niveau est inconnu, mais il ne peut être qu'important. Et pour terminer, la Chine serait confrontée à une énorme résistance locale, voire à une guérilla prolongée.