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Afghanistan : un an après l'arrivée des talibans, les femmes disparaissent de nouveau

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Par Anelise Borges
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Afghanistan : un an après l'arrivée des talibans, les femmes disparaissent de nouveau

Les talibans ont pris le contrôle de la capitale afghane, le 15 août 2021. Ils clament alors que "la guerre est terminée". Mais pour certaines, le combat commençait. Celles qui savaient ce qui les attendait avaient un message pour leurs nouveaux dirigeants.

"Nous ne sommes pas les femmes d'il y a 20 ans. J'ai mes rêves et je veux travailler pour mes rêves. Presque tout est dirigé contre les femmes. Je suis une femme, je suis une fille et je ne veux pas être contrôlée, je ne veux pas couvrir mon visage, c'est mon identité. Ma vie n'aura aucune valeur, si je suis juste coincée dans ma maison. Etre coincée dans sa maison c'est pire que d'être tuée", nous confie une des manifestantes.

"Nous ne sommes pas les femmes d'il y a 20 ans"

Au cours des 20 dernières années, les femmes ont joué un rôle crucial dans la construction d'un nouvel Afghanistan. Membres du système judiciaire, travailleuses dans le secteurs public, dans le social, artistes : elles pensaient qu'il n'y avait aucune limite à ce qu'elles pouvaient accomplir. Jusqu'au retour des talibans.

"Mon objectif était de devenir un jour présidente de l'Afghanistan ou vice-présidente. Nous devrions éliminer les considérations de genre en Afghanistan - c'était mon idée. Mais malheureusement, mes espoirs et mes objectifs ont été réduits à néant", témoigne cette femme qui souhaite garder l'anonymat. 

Elle nous présenté à un groupe d'amies à Kaboul peu après la prise du pouvoir par les talibans. Ces dernières ont accepté de nous parler. Nous avons choisi de ne pas montrer leur visage pour les protéger.

"Depuis cette nuit-là, nous n'avons pas pu dormir. Car nous continuons à recevoir des appels et à entendre des choses - on nous dit "vous avez travaillé avec des ONG ou vous avez travaillé avec le gouvernement américain.

Nous avons mis tous nos papiers dans la machine à laver et nous les avons lavés. Parce que si nous les brûlions dans notre appartement, tout le monde aurait compris que nous brûlions quelque chose.
une habitante de Kaboul

Ex-membres du système judiciaire devenues des cibles

"J'étais procureure et je traitais des affaires chaque jour. Les femmes venaient me voir, je vérifiais et j'essayais de résoudre leurs problèmes" : cette femme fait partie des centaines de femmes membres du système judiciaire afghan, désormais devenues des cibles. Elles se disent chassées par des suspects qu'elles ont autrefois condamnés, car beaucoup étaient membres des talibans et ont été libérés par le groupe.

" C'était mon devoir. Selon la loi afghane, ce sont des criminels et je devais traiter leurs dossiers. Mais aujourd'hui, le gouvernement est tombé et il n'y a plus rien. Et ce sont nous qui sommes accusées, et qui faisons face aux poursuites.

J'ai vendu une partie des affaires de ma maison et fait don de l'autre partie. Maintenant je me déplace d'un endroit à un autre. Je vais même chez mes amis, mais ils ne sont pas heureux de m'accueillir. Pas même mes amis proches, ils n'aiment pas ça parce que je suis visée. Ils ne veulent pas que leurs familles aient des problèmes à cause de moi", raconte-t-elle.

La dernière fois que les talibans ont été au pouvoir en Afghanistan, dans les années 1990, les femmes n'avaient pratiquement aucun droit – elles ne pouvaient ni travailler, ni étudier, ni quitter la maison sans être accompagnées d'un parent masculin.

Des militantes réduites au silence

Et malgré les promesses du groupe que les choses seraient différentes cette fois-ci, l'une des premières mesures prises par les militants a été d'effacer les visages des femmes sur les panneaux d'affichage et dans les vitrines des magasins. Les talibans ont également interdit aux femmes d'apparaître à la télévision.

Les présentatrices et les reporters ont reçu l'ordre de se couvrir le visage. Le message était clair. La simple vue d'une femme était une insulte. Et ce n'était que le début. Les femmes qui ont persisté à descendre dans la rue au cours des premiers mois du règne du groupe ont fini par être réduites au silence.

Cette photographe que nous appellerons "Mary" était parmi elles. "Avec la crosse d'un fusil, ils m'ont frappé à l'arrière du bras. Mon téléphone est tombé et j'ai voulu le récupérer par terre, mais les talibans m'ont dit de ne pas le prendre et de partir.

J'avais filmé les manifestations du début à la fin, et je ne voulais pas perdre ces événements que j'avais filmés. Je voulais que le monde entier puisse voir ce qui s'était passé. Ils ont dit non, ne prenez pas le téléphone portable, mais je me suis baissée et je l'ai attrapé. C'est alors qu'ils m'ont frappée deux fois au bras avec une barre de fer", raconte-t-elle.

Mais selon elle, la peur et la douleur physique ne sont rien face à l'impact que l'arrivée des talibans a eu sur une génération entière de filles qui, depuis un an, sont privées d'éducation. La première annonce a été faite en octobre, lorsque seuls les garçons et les filles les plus jeunes ont été autorisés à reprendre les cours.

Quelques mois plus tard, les talibans ont déclaré que les filles pourraient retourner à l'école secondaire en mars de cette année, pour ensuite les renvoyer chez elles quelques heures après la réouverture des classes.

Et les choses ont empiré lorsque les militants ont commencé à disparaître. Tamana Zaryabi Paryani, Parwana Ibrahimkhel, Zahra Mohammadi et Mursal Ayar ont été enlevées par des hommes prétendant être des membres des talibans. Le groupe fondamentaliste a toujours nié les avoir détenues. Les femmes ont finalement été libérées un mois plus tard.

Qui est à blâmer pour ce qui est arrivé aux millions d'Afghanes ? Les réponses des femmes sont multiples.

"Regardez ce que le gouvernement nous a fait. Quel marché de dupes. Nous avons travaillé pendant plus de 10 ans pour ce gouvernement, pour construire ce pays. Et maintenant nous avons tout perdu", déplore l'une.

"Qu'est-il arrivé aux négociations ? Et qu'est-il arrivé à tout l'argent qui est parvenu à l'Afghanistan ? Comment les États-Unis, la superpuissance mondiale, a investi en Afghanistan pour finalement remettre le pouvoir à quelques motocyclistes qui ont battu des B52", dit cette autre.

Pour Nabeela, cette crise est l'occasion pour le pays tout entier de prendre conscience de ses propres faiblesses. "Le principal coupable, c'est nous, le peuple afghan. Nous avons été silencieux lorsque nous avons vu la corruption dans la république d'Afghanistan. Nous avons été silencieux lorsque nous avons vu un suicide à l'université de Kaboul. Peut-être parce que nous n'avons pas mis de côté les préjugés religieux. Mais je suis sure que notre génération a pris conscience que l'appartenance ethnique devrait être mise dans un coin et la religion dans un autre, et qu'il faut que notre humanité et notre amour de la nation se rejoignent. Je suis heureuse de faire partie d'une génération qui pense cela, qui en est consciente".