Depuis la contestation du scrutin en République serbe de Bosnie-Herzégovine, les tensions demeurent dans cette entité qui oppose Milorad Dodik et Jelena Trivić. Cécile Jouanneau, maîtresse de conférences en science politique à Montpellier, analyse pour Euronews l'origine des dissensions politiques.
Le 2 octobre, les Bosniens étaient amenés à voter pour les élections générales. Le pays, divisé en deux entités (la République serbe de Bosnie et la Fédération de Bosnie-Herzégovine) appelait sa population à désigner les 42 députés de la chambre des représentants du Parlement central de Sarajevo, mais également ceux des Parlements des deux entités et des cantons de la Fédération de Bosnie-Herzégovine.
En parallèle, les habitants élisaient les trois membres de la présidence collégiale qui prendront la tête de l'Etat, un représentant pour chaque communauté : Serbe, Croate, Bosniaque. En ce qui concerne l'élection du président de la République serbe de Bosnie, Milorad Dodik (président de l'Alliance des sociaux-démocrates indépendants) et Jelena Trivić (candidate du Parti du Progrès Démocratique) s'affrontaient pour prendre la tête de ce territoire qui représente 48,5% de la surface du pays.
Au terme du recompte des voix ordonné par la commission électorale en raison d'irrégularités constatées, c’est Milorad Dodik qui a été donné vainqueur le 27 octobre. L’opposante vaincue annonce qu’elle va contester les résultats par la voie légale. Cécile Jouhanneau, maîtresse de conférences en science politique à l’Université Paul Valéry de Montpellier, analyse pour Euronews les tensions en cours.
Euronews : La Bosnie-Herzégovine possède trois représentants comme chefs d'Etat, qui appartiennent chacun à une communauté et qui alternent tous les huit mois. Mais pourquoi le pays est-il divisé ?
Cécile Jouhanneau : Il faut tout d'abord revenir aux origines du conflit. De 1992 à 1995, une guerre provoque environ 100 000 morts dans cette ancienne république fédérée de la Yougoslavie socialiste et engendre le déplacement de la moitié de sa population de 4,4 millions d'habitants. Trop souvent présentée comme un conflit ethnique ou religieux, cette guerre visait en fait à poursuivre par la violence des projets politiques rivaux entre les partis nationalistes serbe et croate de Bosnie-Herzégovine, ainsi que le parti nationaliste bosniaque/Musulman.
Les accords de Dayton, signés en 1995, mettent fin à la guerre. Ces accords prévoyaient la création, au sein d’un Etat commun chargé de la politique étrangère et monétaire, de deux entités dotées de toutes les autres prérogatives. Depuis, la Bosnie-Herzégovine possède deux entités : la Fédération de Bosnie-Herzégovine et la Republika srpska. En 1999 a été ajouté le district autonome de Brčko. Aujourd’hui encore, la compétition politique reflète les tensions entre les chantres de la partition et les défenseurs de l’unité de la Bosnie-Herzégovine.
Euronews : Le 2 octobre, les Bosniens étaient notamment amenés à voter pour la présidence et la vice-présidence de la République serbe de Bosnie (Republika srpska). Ces élections, qui ont abouti à la victoire de Milorad Dodik à la tête de la Republika srpska, ont engendré des protestations. Pourquoi ?
Cécile Jouhanneau : En ce qui concerne l'entité de la Republika srpska, deux leaders serbes principaux s'opposent : Milorad Dodik et Jelena Trivić. A l’issue du scrutin du 2 octobre, des manifestations ont eu lieu pendant plusieurs jours à Banja Luka (capitale de la République serbe de Bosnie). Ces contestations étaient organisées par les partis réunis autour de Jelena Trivić. Durant la soirée électorale, Trivić avait proclamé sa victoire ; le lendemain matin, c’est Dodik qui était donné gagnant.
De très nombreux cas d’irrégularités ont été rapportés. Durant les manifestations qui ont suivi, des responsables du parti de Trivić et de ses alliés se sont succédé à la tribune pour réclamer un recompte total des voix, ce que la Commission électorale centrale a accepté le 10 octobre, mettant fin aux protestations au moins temporairement.
Dans l'attente du résultat final, Milorad Dodik a appelé à des manifestations de masse à Banja Luka le 25 octobre afin de réclamer la création d'une commission électorale à l'échelle de la Republika srpska et pas de la Bosnie-Herzégovine. Il cherchait à piéger son opposante Jelena Trivić en affirmant que les personnes et les partis qui ne se rendraient pas à sa manifestation étaient "contre la Republika srpska".
Euronews : Milorad Dodik menace d'une sécession de l'entité serbe depuis quelques années. Quels en seraient les impacts ?
Cécile Jouhanneau : Milorad Dodik se dit favorable à un referendum sur l’indépendance de la Republika srpska depuis son retour au pouvoir en 2006. Il a également encouragé les revendications d’une troisième entité par les nationalistes croates depuis 2010. Trente ans après le début de la guerre, un tel achèvement du projet nationaliste serbe représenterait une déflagration.
Le candidat centre le débat public sur les enjeux institutionnels et ethnonationaux, ce qui permet de couper l’herbe sous les pieds des autres partis nationalistes et de reléguer au second plan les questions de justice sociale ou de politique économique. L’inconséquence des discours politiques accroît la distance du peuple envers la politique, qui se matérialise par l'émigration massive et la démobilisation électorale – à peine 50% des inscrits ont voté le 2 octobre 2022.
Il faut également préciser que dans le contexte de l’agression de l’Ukraine par la Russie et du rapprochement entre Vladimir Poutine et Milorad Dodik, les menaces de sécession de ce dernier ont acquis une portée inédite.