Otan : quand la Turquie dira-t-elle « oui » à la Finlande et à la Suède ?

Access to the comments Discussion
Par Aylin Elçi
Le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, accueille le président Recep Tayyip Erdogan au sommet de l'OTAN à Madrid, le 29 juin 2022.
Le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, accueille le président Recep Tayyip Erdogan au sommet de l'OTAN à Madrid, le 29 juin 2022.   -   Tous droits réservés  AP

Le secrétaire général de l'Otan, Jens Stoltenberg, prévoyait l'une des candidatures les plus rapides de l'histoire de l'alliance militaire pour la Finlande et la Suède, lorsque la procédure a débuté mi-mai suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Près de huit mois plus tard, la candidature des deux pays n'a toujours pas été ratifiée par la Turquie.

La signature d'un mémorandum trilatéral par les deux candidats et Ankara lors d'une réunion de l'Otan à Madrid, en juin, a contribué à la levée du veto turc, mais la récente opposition de la Suède à l'extradition du journaliste turc Bulent Kenes a jeté un froid sur les négociations.

Un développement que le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, a qualifié de«très négatif» lors d'une conférence de presse avec son homologue suédois, Tobias Billstorm, tenue à Ankara le 22 décembre.

Combien de temps la Turquie pourra-t-elle encore tenir tête ?

La Turquie a exercé son droit de veto sur l'adhésion de la Finlande et de la Suède, notamment en raison de la présence dans ces deux pays de partisans du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et des supporteurs du mouvement Gulleniste. Le PKK étant qualifié d'organisation terroriste par l'UE et la Turquie, les Gullénistes ayant été de leur côté jugés responsables du coup d'État manqué en juillet 2017 par Ankara.

En Suède, une nouvelle loi antiterroriste est entrée en vigueur le 1er janvier 2023 et le Premier ministre Ulf Kristersson a déclaré le 3 janvier lors d'une rencontre avec le Président Macron que « la Suède [faisait] tout ce pour quoi elle s'est engagée afin de rejoindre l'Otan le plus vite possible ».

Selon Paul Levin, directeur de l'Institut d'études turques de l'Université de Stockholm, avec qui euronews s’est entretenu, il s'agit d'évolutions positives « sans lesquelles il aurait été peu probable qu'Ankara négocie ».

La décision de la Cour suprême suédoise n’est toutefois pas surprenante pour l’expert car la Suède a l'habitude de refuser l'extradition de criminels politiques s'ils risquent d'être torturés ou persécutés dans leur pays. 

« Je ne pense pas que la Cour suprême changera d'avis à l'avenir sur la question des extraditions », ajoute l'universitaire. Alors, quelle est la prochaine étape ?

Selon une étude récente d'Ipsos Suède, 79% des Suédois ne veulent pas que leur pays compromette les principes de l'État de droit, même si cela retarde l'adhésion à l'OTAN.

Un veto pour faire pression sur les États-Unis

« Il ne s'agit pas seulement de la Suède et de la Finlande », explique Toni Alaranta, expert de la Turquie à l'Institut finlandais des affaires internationales, à euronews. « Ce veto est aussi un outil du gouvernement turc pour faire pression sur les États-Unis, car ils fournissent des armes aux YPG en Syrie », dit-il en référence aux combattants kurdes que la Turquie considère comme une organisation terroriste, au même titre que le PKK.

Depuis la signature du mémorandum trilatéral, la Finlande a levé un embargo sur l'export des armes à destination de la Turquie et s'est portée garante de l'accélération des procédures d'extradition des personnes accusées de crimes politiques.

D’après le chercheur finlandais, « la plupart des gens ici pensent que c'est injuste, que la Finlande ne peut pas résoudre ces problèmes, qui sont essentiellement des problèmes entre la Turquie et les Etats-Unis ».

Parmi ces derniers, on retrouve la condamnation par les États-Unis de l'opération aérienne turque dans le nord de la Syrie, l'exclusion de la Turquie du programme d'avions de chasse F35 et les sanctions que Washington applique à la Turquie.

« Il y a une limite à la quantité de problèmes que la Turquie peut causer »

Le territoire commun que l'adhésion de la Finlande et de la Suède à l'Otan créera revêt une réelle importance pour les pays membres de l'alliance, d'après Paul Levin.

« Plus la situation se prolonge, plus le risque que la Turquie se retrouve de plus en plus isolée augmente et plus les pays membres de l'Otan pourraient commencer à chercher une autre solution », avance le chercheur.

« Pour l'adhésion à l'OTAN, nous attendons de la Suède qu'elle respecte ses engagements du mémorandum trilatéral et qu'elle prenne des mesures concrètes dans la lutte contre le terrorisme » a déclaré Mevlut Cavusoglu, ministre des Affaires étrangères de Turquie.

« Il n'y a pas de cas d'exclusion à l'Otan, mais je pense qu'il y a une limite à la quantité de problèmes que la Turquie peut causer à l'alliance », explique l'expert suédois, avant d'ajouter : « Je pense que nous arrivons au point où tout le monde trouve qu'il est plus favorable politiquement de ratifier l'adhésion que de continuer à résister. »

L'une des réserves est de savoir si, ou dans quelle mesure, le président turc utilisera sa position de force actuelle pour soutenir sa candidature aux prochaines élections présidentielles turques.

D'après le chercheur, « pouvoir dire que les politiciens suédois lui mangent dans la main pourrait fonctionner à l'avantage d'Erdogan et des dynamiques imprévisibles pourraient émerger si l'adhésion devient une question importante dans la campagne électorale turque ».

Son collègue finlandais se joint à lui en ajoutant : « Je suis très réticent à l'idée de spéculer sur la temporalité de l'adhésion car l'idée qu'Erdogan essaie d'utiliser ce sujet comme une sorte de levier dans sa politique intérieure est très répandue. »

Les élections présidentielles turques de 2023 sont prévues pour début juin.

Que se passera-t-il quand la Turquie dira « oui » ?

La Suède et la Finlande doivent encore recueillir les signatures de la Hongrie et de la Turquie pour les documents de ratification de l'adhésion, pour laquelle les 28 autres États membres de l'Otan ont déjà donné leur feu vert.

Si le premier ministre hongrois Viktor Orban tient sa parole et approuve les protocoles d'adhésion de la Suède et de la Finlande avec la Turquie, le secrétaire général de l'Otan, Jens Stollenberg, invitera les nouveaux membres à adhérer au traité.

Rien n’est donc encore joué pour la Finlande et la Suède qui attendent encore que la Turquie formalise la ratification de leur adhésion.

Une fois obtenu l’aval des 30 membres de l’alliance militaire, la Suède et la Finlande pourront adhérer à l'Otan « dans le respect de leurs procédures nationales ». Finalement, « une fois les instruments d’accession déposés auprès du Département d’État américain », les deux pays deviendront officiellement membres de l'alliance, conformément à l'article 10 de l'organisation.