Les euro-obligations peuvent-elles aider l'économie européenne ? Pourquoi la France fait-elle pression en faveur d'une plus grande dette commune ? Euronews examine les arguments en faveur d'un actif judicieux d'un point de vue économique mais qui reste politiquement toxique.
Les euro-obligations font leur retour au premier plan depuis que Emmanuel Macron a relancé le débat la semaine dernière, appelant à renforcer les emprunts communs de l’UE pour soutenir l’économie.
Le chef de l’État martèle depuis des mois que l’Union devra mobiliser des milliards d’euros supplémentaires pour faire face à la concurrence de la Chine et des États-Unis, tout en investissant massivement dans la défense et les technologies de pointe. À la tête d’un groupe de pays, il défend l’idée qu’aucun État membre ne peut, seul, relever ces défis – et que des levées de fonds conjointes sur les marchés permettraient de financer plus efficacement de grands projets européens.
Le soutien gagne du terrain, y compris chez des acteurs traditionnellement prudents comme la Deutsche Bundesbank, qui souligne que ces emprunts pourraient faire baisser les coûts de financement.
Face à eux, plusieurs pays – au premier rang desquels l’Allemagne – restent fermement opposés à un endettement accru. Ils redoutent un alourdissement durable de la dette européenne sans réponse au problème de fond : la faible productivité. La question est désormais politique : un compromis est-il possible ? Euronews vous explique.
Qu'est ce qu'une euro-obligation ?
Dans le cadre européen, les euro-obligations désignent une dette commune émise par les institutions de l’UE et garantie collectivement par les États membres. Autrement dit, le remboursement est mutualisé : le risque est partagé à l’échelle de l’Union et n’alourdit pas directement les dettes nationales, un point clé pour les pays les plus endettés.
Grâce à une signature de crédit de très haute qualité (AAA), ces titres seraient perçus comme des actifs sûrs, adossés à la solidité financière combinée des États européens. Résultat : des conditions d’emprunt potentiellement plus favorables et des coûts d’intérêt réduits.
L’objectif est de financer de grands investissements de long terme – infrastructures, transition écologique, défense – dans un contexte où l’UE doit mobiliser des montants considérables, notamment dans le cadre de son agenda « Préparation 2030 ».
Ce n’est pas une idée entièrement nouvelle. L’Union a déjà eu recours à un endettement commun avec le plan de relance NextGenerationEU, doté de 750 milliards d’euros en réponse à la pandémie de Covid-19, et largement considéré comme un succès – même si Bruxelles insiste sur son caractère exceptionnel.
Le débat a été relancé récemment par Mario Draghi dans son rapport de 2024 sur la compétitivité européenne. Il y estime qu’un emprunt commun sera indispensable pour mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros d’investissements supplémentaires par an, en complément des financements privés, afin de maintenir la compétitivité de l’Europe à l’échelle mondiale.
Qui soutient les euro-obligations et qui s'y oppose ?
Le débat sur les euro-obligations traverse l’Union européenne depuis la crise de la dette souveraine de la zone euro, et continue de diviser profondément les États membres.
D’un côté, les pays dits "frugaux" – notamment Allemagne, les Pays-Bas, l’Autriche, la Finlande et la Suède – s’y sont historiquement opposés. Attachés à une ligne budgétaire stricte, ils estiment que la mutualisation des dettes risquerait d’affaiblir la discipline fiscale et de faire porter aux contribuables les risques des politiques budgétaires d’autres États. Cependant, leur position a légèrement évolué récemment : face aux enjeux de réarmement et de sécurité, plusieurs pays nordiques se disent désormais plus ouverts à une mutualisation partielle, à condition qu’elle soit strictement ciblée sur la défense.
À l’inverse, plusieurs États du Sud de l’Europe – dont la France, la Grèce, l’Espagne et le Portugal – soutiennent généralement l’idée. Ils y voient un outil pour faciliter les investissements et partager plus équitablement le coût des grands projets européens. L’Italie de Giorgia Meloni adopte une position plus nuancée, reconnaissant l’intérêt du mécanisme tout en cherchant à maintenir un équilibre politique avec Berlin.
Le président français Emmanuel Macron est l’un des principaux promoteurs de cette idée. Il a récemment plaidé pour une capacité d’emprunt commune lors d’un sommet européen informel, proposition rapidement rejetée par l’Allemagne. Berlin reste en effet le principal opposant. Le chancelier Friedrich Merz a réaffirmé en avril que toute nouvelle dette commune ou émission d’euro-obligations était "hors de question" pour l’Allemagne.
Un précédent existe toutefois : en 2020, Paris et Berlin avaient réussi à s’entendre, sous l’impulsion d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel, pour créer le fonds de relance européen post-Covid – une mesure présentée à l’époque comme exceptionnelle et temporaire.
Qui paiera les euro-obligations ?
Les euro-obligations seraient remboursées collectivement par les 27 États membres de l’Union européenne, selon un principe de responsabilité partagée au niveau de l’UE.
Ce mécanisme s’inscrit dans la continuité de l’expérience déjà engagée avec le plan de relance NextGenerationEU, qui repose lui aussi sur une dette commune. Dans ce cadre, les remboursements doivent commencer en 2028, en parallèle du prochain budget pluriannuel de l’UE, actuellement en préparation pour la période 2028-2034. L’échéance finale de remboursement est fixée à 2058.
Le débat porte désormais sur la manière de gérer cette dette dans le temps. Plusieurs États, dont la France, plaident pour un étalement des remboursements, voire pour leur refinancement via de nouveaux emprunts communs. Le président Emmanuel Macron a ainsi estimé qu’un remboursement trop rapide serait "absurde" dans le contexte actuel, car il limiterait la capacité d’investissement de l’Union.
Des voix similaires se font entendre ailleurs en Europe. Le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis a notamment averti qu’un remboursement accéléré risquerait de réduire les marges budgétaires de l’UE, alors même que la demande de financement européen reste élevée.
Comment se déroulent les discussions sur les euro-obligations à Bruxelles ?
À Bruxelles, le sujet des euro-obligations reste pour l’instant en retrait, sans véritable dynamique politique. Elles ont seulement été évoquées de manière marginale dans une note préparatoire de la Commission européenne en amont d’une réunion des ministres de la zone euro le 16 février. Mais lors de la réunion de l’Eurogroupe en mars, le sujet n’a finalement pas été approfondi.
Le président de l’Eurogroupe, Kyriakos Pierrakakis, a d’ailleurs résumé l’état des discussions en évoquant une "divergence d’appétit" entre États membres sur la question des emprunts communs. Depuis, les priorités ont été ailleurs : les échanges se sont concentrés sur les conséquences du conflit en Iran, notamment ses effets sur les prix de l’énergie en Europe, ainsi que sur des dossiers structurels comme la compétitivité ou l’avancée de l’Union des marchés de capitaux.
Dans ce contexte, plusieurs diplomates estiment que l’élan politique est limité. Un haut responsable européen confiait ainsi qu’il n’existait "pas beaucoup d’appétit" pour les euro-obligations à ce stade, le sujet restant, pour l’instant, largement hors du radar des négociations actives.
Que se passera-t-il ensuite ?
L’Eurogroupe doit se réunir de nouveau le 22 mai, avant un sommet des dirigeants européens prévu en juin à Bruxelles. Pour l’heure, aucune discussion majeure sur les euro-obligations n’est inscrite à l’ordre du jour de l’Eurogroupe, et selon plusieurs diplomates, le soutien affiché par Emmanuel Macron devrait difficilement suffire à modifier les priorités actuelles.
Les discussions restent dominées par les conséquences du conflit en Iran, notamment son impact sur les prix de l’énergie, un enjeu jugé crucial pour les perspectives économiques de l’Union. À cela s’ajoute l’opposition ferme de Friedrich Merz, qui continue de peser lourdement sur le débat. Toutefois, les euro-obligations devraient rester à l’ordre du jour des dirigeants de l’UE, et devraient recueillir davantage de soutien dans les mois à venir.