Les artistes ont popularisé un langage vernaculaire capable de communiquer leurs identités croisées. Écoutée par des millions d'auditeurs à travers le monde, leur riche production reflète le monde francophone contemporain : un espace multiethnique, multilingue et façonné par les migrations.
Sur un rythme de cymbales lancinant, le duo de rappeurs Lunatic pose ses premières mesures.
En ouverture de leur titre "Le Crime paie", une interpellation devenue culte fuse : "Wesh, wesh, écoute fils." Nous sommes en 1996.
Près de trente ans plus tard, dans "Bolide Noir", le rappeur londonien Central Cee s'étonne à son tour : "Je suis à Paris, j'essaie de draguer, mais personne ne comprend, car ils parlent français ici. Pourquoi elle n'arrête pas de dire wesh ?"
Entre ces deux morceaux, un mot s'est imposé : "wesh". Dérivé de la darija – dialecte arabe d'Afrique du Nord –, il sert tour à tour à saluer, interpeller ou souligner une phrase. D'abord diffusé par les diasporas maghrébines en France et largement associé aux banlieues parisiennes, le terme a progressivement gagné l'ensemble du territoire. On l'entend aujourd’hui dans toutes les grandes villes françaises – et il figure désormais dans le très sérieux dictionnaire Le Robert.
Mais "wesh" n'est pas un cas isolé. À la croisée des langues et des influences, les artistes de France et d'Afrique francophone redessinent les contours d'une nouvelle identité linguistique. Une langue française en mouvement, façonnée aux frontières des cultures, marquée par l'histoire coloniale, les trajectoires migratoires et la puissance de la musique.
L'influence de la banlieue parisienne sur le rap français – et, par extension, sur l'argot français – est indéniable. Des artistes en tête des classements, comme PNL ou Kery James, s'inspirent de leurs expériences dans les quartiers multiethniques et souvent délaissés de la capitale, non seulement pour les histoires qu'ils racontent, mais aussi pour la langue qu'ils choisissent pour les raconter.
Le verlan – ce procédé linguistique qui inverse les syllabes des mots français – est né dans ces banlieues avant de s'imposer dans le français courant. Son vocabulaire puise également dans d'autres langues, comme l'arabe ou le romani, selon un article publié dans HAL Open Science. Les morceaux de PNL, en particulier, sont souvent ponctués de mots arabes insérés au cœur de phrases françaises, créant un langage hybride propre à leur univers.
"Le verlan est considéré comme un outil permettant de créer un sentiment d'appartenance dans une société dominée par des représentations figées, permettant aux descendants d'immigrés de construire enfin des identités hybrides positives", explique la chercheuse Justine Noyer. Dans un terrain d'expérimentation linguistique, les artistes ont popularisé une langue vernaculaire capable de communiquer leurs identités croisées : multilingue, multiethnique, diasporique et française.
Le français, une langue africaine
Mais la langue française n'est pas seulement parlée, entretenue et développée en France ou en Europe. Plus de 50 % des locuteurs du français dans le monde vivent en Afrique et au Moyen‑Orient, souligne l'Organisation internationale de la francophonie. Le colonialisme français a imposé sa langue aux communautés indigènes et a stigmatisé les langues locales – une politique qui s'est souvent poursuivie après les indépendances dans de nombreuses anciennes colonies.
Si la langue française garde en mémoire l'histoire du colonialisme, elle est aussi toujours partie intégrante de la vie quotidienne dans les sociétés postcoloniales africaines.
"La langue est une question délicate en Afrique", a déclaré Jean‑Martial Kouamé, professeur de linguistique et directeur de l'Institut de linguistique appliquée de l'Université Félix Houphouët‑Boigny, dans une interview. "Certains voient le français comme un vecteur d'influence postcoloniale, mais pour la plupart des gens, elle est tout simplement une langue africaine."
Certains voient le français comme un vecteur d’influence postcoloniale, mais pour la plupart des gens, elle est tout simplement une langue africaine.
Au fil des ans, le carcan qui entourait l'usage et l'enseignement du français a été défait, découpé et remodelé. À Abidjan, les Ivoiriens combinent la structure du français avec l'argot local, le nouchi, pour réinventer la langue. Né dans les quartiers populaires de la capitale ivoirienne dans les années 1980, ce parler mêle le français à des langues locales et à des néologismes issus de la rue – et il n'est plus cantonné à la seule Côte d'Ivoire.
Cette hybridation linguistique a fini par franchir les frontières. Certains mots nouchi ont été adoptés dans le dictionnaire français. Des termes comme "s'enjailler" (faire la fête), "boucantier" (tape-à-l'œil), "brouteur" (escroc opérant sur Internet) ou "go" (jeune femme) figurent aujourd'hui dans des ouvrages de référence tels que Le Petit Robert ou Le Petit Larousse.
Dofy, un artiste hip‑hop ivoirien, racontait ainsi au New York Times que "nous avons essayé de rapper en français "pur", mais personne ne nous écoutait. Alors nous créons des mots à partir de nos propres réalités, et ils se répandent". Aujourd'hui, ces expressions se retrouvent non seulement dans les rues d'Abidjan, mais aussi dans les conversations quotidiennes et sur les réseaux sociaux à travers l'espace francophone, jusqu'en France.
Si le mélange des langues a élargi la façon dont le français est parlé, joué et affiché en ligne, certaines institutions – comme l'Académie française – restent lentes à reconnaître ce paysage linguistique en pleine évolution. Par exemple, le verlan, omniprésent dans la culture urbaine, a longtemps été largement ignoré par l'Académie, malgré son usage répandu dans la vie quotidienne et dans la musique.
"Une langue qui va bien"
Lorsque la chanteuse franco‑malienne Aya Nakamura s'est produite lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Paris en 2024 – un moment suivi par des millions de téléspectateurs – beaucoup ont vu dans cette présence une reconnaissance publique des identités culturelles croisées qui composent la France contemporaine. Ses chansons, qui intègrent fréquemment des expressions issues du verlan, d'autres types d'argot urbain ou de langues d'Afrique de l'Ouest, ont été perçues comme un reflet vivant du français pluriel d'aujourd’hui plutôt que d'une langue figée.
À mesure que le rap et le hip‑hop français gagnent en popularité, leur vocabulaire dépasse désormais les frontières du monde francophone, en particulier grâce à des collaborations avec des artistes anglophones tels que Dave et Central Cee, eux aussi suivis à l'échelle mondiale.
"Une langue qui se renouvelle, qui en son sein voit naître de nouveaux vocables, c'est une langue qui va bien", a expliqué la linguiste Aurore Vincenti, spécialiste des usages contemporains du français, dans une interview accordée à Franceinfo.
En capturant à travers leur musique les sonorités et les expressions de différentes parties du monde francophone, les artistes contribuent à élargir le champ d'action de la langue française – un mouvement qui pourrait s'avérer essentiel pour son avenir.