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Comment la dépendance de l’UE au gaz russe limite sa capacité de sanction contre Moscou?

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Par Jorge Liboreiro  & Euronews
Comment la dépendance de l’UE au gaz russe limite sa capacité de sanction contre Moscou?
Tous droits réservés  Michael Kappeler/AP

Cela fait plus d'un mois que la Russie a lancé son invasion de l'Ukraine et aucune issue au conflit est en vue pour le moment. Face à cette la guerre qui se déroule à sa porte et qui représente une menace pour la démocratie, l'Union européenne a déclenché une vaste série de sanctions sans précédent.

Les 27 cherchent à atteindre de nombreux secteurs de l'économie russe : la banque centrale, le système financier, l'industrie aéronautique, les semi-conducteurs, les produits de luxe, les médias publics. Tous sont frappés des représailles de l'UE.

Les conséquences de ces mesures se font déjà ressentir en Russie. Les entreprises occidentales quittent le pays, l'inflation a grimpé de 12,5 %, les réserves de change sont devenues inaccessibles et la perspective d'un défaut de paiement plane sur l'ensemble du pays.

Le Kremlin, peu impressionné par la condamnation internationale, poursuit malgré tout sa campagne militaire. Mais l’avancée sur le terrain est lente et les forces ukrainiennes se battent pour repousser l'armée russe. Dans ce contexte, l'UE semble temporiser pour faire le bilan après ce premier mois de combat.

Cette pause intervient aussi après l'échec des 27 de parvenir à s’entendre sur un embargo concernant les hydrocarbures russes, l'une des principales sources de revenus de Moscou. Cette éventuelle sanction, déjà mise en place par les États-Unis, est trop lourde à supporter pour certains États membres particulièrement dépendants des approvisionnements en provenance de Russie. Ces capitales craignent que les perturbations potentielles d'une mesure aussi radicale ne l'emportent sur tous les avantages possibles.

Evan Vucci/AP
Le président américain participait la semaine dernière au sommet européenEvan Vucci/AP

Sans avancée sur cette question, la réponse de l'UE entre dans une phase de réflexion pour évaluer l’efficacité de son vaste train de sanctions.

Après deux jours de sommet à Bruxelles la semaine dernière et la participation du président des Etats-Unis, les chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE n’ont fait aucune nouvelle annonce. Les 27 s’engagent pour le moment à "combler les lacunes" et à "cibler les contournements réels et possibles" des mesures imposées jusqu'à présent.

"_N'oubliez pas que le train de sanctions en place en ce moment est de loin le plus dur que j'ai vu dans ma vie d'homme politique_”, précisait il y a quelques jours le Premier ministre néerlandais Mark Rutte.

Cette retenue contraste avec les propos cinglants du président ukrainien. "Une fois pour toute vous devez décider vous-même avec qui vous êtes", s'est emporté Volodymyr Zelensky à l’encontre du Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, opposé à un embargo sur l'énergie.

Même si l’intervention du responsable ukrainien n'a pas suffi à convaincre les responsables européens, il a néanmoins mis en évidence le dilemme de l’UE à ce stade du conflit. Les 27 peuvent-ils se permettre de rester les bras croisés et d'attendre les effets à plus long terme des sanctions ?

Le cinquième paquet

Tout au long du conflit, l’UE a numéroté chaque série de sanctions afin d'en souligner la quantité et le caractère cumulatif de ces annonces. Le dernier train de mesures prévoit, entre autres, l'interdiction d'exporter des produits de luxe fabriqués en Europe d'une valeur supérieure à 300 euros.

La Commission européenne a confirmé à Euronews que "rien de nouveau n'est en préparation" pour un cinquième paquet. Mais l’institution est prête à fournir aux Etats membres des options en fonction de l'évolution de la guerre.

Toutefois, le porte-parole fait remarquer que l'introduction de nouvelles sanctions ne dépend pas d'une évolution spécifique sur le terrain et qu'il appartient aux États membres de décider s'ils veulent passer à la vitesse supérieure.

L'utilisation par la Russie d'armes biologiques et chimiques contre les Ukrainiens changerait totalement la donne et nécessiterait une réponse extraordinaire non seulement de la part de l'UE, mais aussi de l'OTAN, précise le fonctionnaire.

Pour l'heure, l'UE s'attache à renforcer les sanctions existantes, à affiner leur mise en œuvre et à empêcher les personnes et les entreprises figurant sur la liste noire de trouver une échappatoire.

Cette approche attentiste est saluée par certains pays, comme l'Allemagne et les Pays-Bas, qui ont des liens commerciaux importants avec la Russie. Ces pays ont besoin de plus de temps pour s'adapter à la nouvelle donne. Mais cette attitude suscite des interrogations quant à une éventuelle lassitude des sanctions.

"Il est essentiel que ces sanctions soient pleinement efficaces en limitant les contournements possibles. Les échappatoires doivent être fermées immédiatement", insiste dans une déclaration à Euronews l’eurodéputé David McAllister (PPE), président de la commission des Affaires étrangères au Parlement européen.

"D'autres mesures restrictives restent sur la table, en fonction des actions du Kremlin".

Sa collègue Nathalie Loiseau (Renew Europe), proche du président français Emmanuel Macron, ne partage pas cette évaluation. Elle estime que le niveau "impensable" de destruction et le nombre de morts civils justifient de mettre "une pression supplémentaire sur la Russie pour qu'elle arrête cette guerre brutale".

"Je ne pense pas qu'il faille attendre pour déclencher des sanctions supplémentaires", explique la parlementaire française à Euronews. "Je suis favorable à une interdiction totale et temporaire du pétrole et du charbon russes afin d'arrêter de financer la guerre."

Ses commentaires font écho à ceux de Gabrielius Landsbergis, le ministre lituanien des Affaires étrangères, qui a récemment déclaré que l'Europe ne peut pas "être fatiguée d'imposer des sanctions" et "donner une impression de fatigue."

Bien que la Commission ait refusé de fournir des détails spécifiques pour un éventuel cinquième paquet de sanctions, les options pourraient inclure la restriction de l'accès de l'UE aux navires russes, l'élargissement du champ des interdictions d’exportations, l'élargissement de la liste des oligarques sanctionnés et l'expulsion de nouvelles banques russes du système SWIFT.

Cette dernière mesure a été jugée décevante lors de sa publication, car elle ne visait que sept établissements bancaires et excluait la Sberbank et la Gazprombank en raison de leur rôle dans les transactions liées au gaz et au pétrole.

Financer les deux parties du conflit

À Bruxelles et dans les autres capitales, les responsables insistent sur le fait que l'arsenal de sanctions de l'UE demeure large et sévère et que les Européens peuvent se féliciter de la réponse radicale apportée à l'encontre du président russe Vladimir Poutine.

Mais alors que la guerre entre dans son deuxième mois, la question primordiale de l'énergie a progressivement pris le dessus sur l'ensemble du débat, éclipsant les sanctions passées et captant toute l'attention.

"La Russie commet chaque jour des crimes graves et horribles contre des civils innocents en Ukraine", insiste le député européen Urmas Paet (Renew Europe) à Euronews. "Tant que nous achetons de l'énergie à la Russie, nous aidons la machine de guerre russe à commettre ces atrocités."

Depuis le début de l'invasion de l'Ukraine, le 24 février, l'UE a dépensé plus de 21 milliards d'euros en combustibles fossiles russes, dont 13 milliards d'euros en gaz, selon un outil de suivi mis en place par le Centre de recherche sur l'énergie et l'air pur (CREA), un organisme d'étude indépendant.

Le refus de l’UE de cibler le secteur de l'énergie, qui apporte plus de 40 % des recettes du budget fédéral russe, entrave l'efficacité de toutes les autres sanctions. Cela offre à Vladimir Poutine les moyens de poursuivre son action militaire.

Stefan Sauer/ AP
L'approvisionnement en gaz russe est au coeur des difficultés de l'UEStefan Sauer/ AP

"En ce sens, les sanctions de l'UE ne produisent pas à court terme des effets proportionnels à la violence massive et à la dévastation que l'armée russe inflige à l'Ukraine", déclare Steven Blockmans, directeur de recherche au Centre for European Policy Studies (CEPS).

Cette indécision est problématique pour l'UE, en particulier après l’annonce par les États-Unis d’une interdiction totale des importations d'énergies russes.

Steven Blockmans estime que les 27 disposent encore d'une marge de manœuvre et qu'ils peuvent renforcer la coordination avec leurs alliés afin de garantir que les sanctions en place deviennent inattaquables et inéluctables. Mais, note-t-il, les Etats membres se trouvent dans une position contradictoire, en "finançant les deux parties du conflit" à travers l'achat de gaz à Moscou et avec l'envoi d'armes à Kyiv.

Les dirigeants de l'UE ont pris douloureusement conscience de leur implication et se poussent mutuellement à prendre des mesures drastiques pour couper le robinet du Kremlin. Mais le consensus politique, indispensable à l'approbation de nouvelles sanctions, n'existe tout simplement pas pour le moment.

La pénurie d'énergie qui touche le continent depuis la fin de l'été pèse lourdement sur les capitales. Les prix du gaz grimpent en flèche en raison d'une inadéquation entre l'offre et la demande. La conséquence immédiate est l’envolée des factures pour les consommateurs et les entreprises. La guerre n'a fait qu'exacerber la crise.

Mais l'invasion a également mis à nu la grande vulnérabilité de l'UE : sa coûteuse dépendance à l’égard des énergies fossiles russes. La Commission a dévoilé une feuille de route ambitieuse pour réduire de deux tiers les importations de gaz russe d'ici la fin de l'année. Toutefois les détails concrets sont encore en cours d'élaboration.

Ces plans offrent à l'Union européenne une occasion d'infliger de lourdes pertes à l'État russe et de paralyser son coûteux appareil militaire. La majeure partie du gaz que la Russie envoie en Europe est acheminée par gazoduc, ce qui signifie que, si l'UE commence à réduire considérablement ses achats, l'infrastructure clé sera rendue obsolète et Moscou sera incapable de trouver un substitut immédiat pour combler le vide.

"Même si [la feuille de route] n'est pas une sanction", précise Steven Blockmans, "à moyen terme, elle est probablement plus dévastatrice que les sanctions actuelles, qui finiront par être levées."