L'Ukraine dispose d'une liste de "parrains de guerre". Comment fonctionne-t-elle exactement ?

La liste ukrainienne des "parrains internationaux de la guerre" vise les entreprises étrangères qui exercent des activités en Russie
La liste ukrainienne des "parrains internationaux de la guerre" vise les entreprises étrangères qui exercent des activités en Russie Tous droits réservés AP Photo
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Par Jorge Liboreiro
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La liste ukrainienne des "parrains internationaux de la guerre" vise les entreprises étrangères qui continuent à faire des affaires en Russie malgré les pressions exercées pour qu'elles se retirent.

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En matière de politique étrangère, la dénonciation peut être une force puissante.

Depuis que la Russie a lancé une invasion de l'Ukraine, les autorités de Kyiv font un usage efficace de la dénonciation pour exposer ceux qui sont considérés comme complices de la tentative de révision de l'histoire par le président russe, Vladimir Poutine.

Multinationales, PDG, administrations, législateurs, chefs de parti et chefs d'État peuvent être la cible de la censure de l'Ukraine. Mais la stratégie de dénigrement, qui fusionne des techniques diplomatiques, des relations publiques et des médias sociaux, a parfois mis les alliés occidentaux dans une position inconfortable, à leur grand dam.

Cette tension latente est revenue à la surface à propos de la liste ukrainienne des "parrains internationaux de la guerre", un répertoire d'entreprises étrangères qui, selon Kyiv, soutiennent la guerre en décidant de continuer à faire des affaires en Russie, en payant des impôts au gouvernement et en alimentant le budget qui finance l'armée.

Les entreprises et leurs dirigeants sont accusés de fournir des "biens et des services essentiels" qui contribuent à perpétuer l'invasion et qui "financent ainsi le terrorisme".

Depuis son lancement l'été dernier, la liste s'est allongée et comprend actuellement 102 personnes et 26 entreprises, dont 17 ont des liens avec l'Union européenne.

L'une d'entre elles est OTP Bank, la plus grande banque commerciale hongroise, dont l'ajout au début du mois a déclenché la colère de Budapest. Péter Szijjártó, ministre hongrois des Affaires étrangères, la qualifie d'"inacceptable" et de "scandaleuse" et exige le retrait immédiat de l'établissement.

La banque, qui compte plus de 2,4 millions de clients en Russie, est accusée d'avoir reconnu les soi-disant "républiques populaires" dans les territoires occupés de Donetsk et de Louhansk et d'avoir accordé des "conditions de crédit préférentielles" aux forces armées russes. Ces allégations sont démenties par la société.

"Le groupe OTP opère en conformité avec toutes les sanctions internationales et les lois locales sur tous ses marchés, y compris en Russie", a déclaré un porte-parole de la société dans un communiqué. "Nous considérons que notre inscription sur la liste est injustifiée".

La querelle s'est envenimée lorsque le gouvernement hongrois, en représailles à l'inscription sur la liste, a utilisé son droit de veto pour bloquer une nouvelle tranche de 500 millions d'euros d'aide militaire de l'UE à l'Ukraine. Budapest a clairement indiqué que le blocage durerait tant que la banque resterait désignée.

La controverse a contraint Josep Borrell, le chef de la diplomatie de l'UE, à jouer les médiateurs et à tendre la main à ses homologues ukrainiens pour tenter d'apaiser la colère de la Hongrie et de trouver un compromis.

"Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que le prochain paquet de soutien militaire à l'Ukraine soit approuvé. Si un État membre rencontre des difficultés, discutons-en", a précisé Josep Borrell.

Une sélection litigieuse

La liste ukrainienne des "parrains internationaux de la guerre" est absolument dépourvue de pouvoir juridique. Le fait de figurer sur cette liste n'entraîne pas de gel des avoirs, d'interdiction de voyager, de restrictions commerciales ou toute autre conséquence s'apparentant à une sanction.

La liste, gérée par l'Agence nationale ukrainienne de prévention de la corruption (NACP), est essentiellement un exercice de dénigrement destiné à exercer une pression et à infliger une atteinte suffisamment profonde à la réputation pour qu'une entreprise étrangère coupe tous ses liens avec la Fédération de Russie.

Mais la sélection opérée par la NACP semble courte : 26 entreprises. Selon une étude de l'université de Yale, des centaines de groupes maintiennent des activités commerciales en Russie au mépris de la condamnation internationale.

L’établissement universitaire estime que 229 sociétés, dont des marques connues comme Benetton et Lacoste, poursuivent leurs activités à l'intérieur du pays, tandis que 175 autres entreprises, comme Bayer et ING Bank, "gagnent du temps", ce qui signifie qu'elles ont mis en pause de nouveaux projets d'investissement, mais continuent d'effectuer des transactions courantes.

"Il n'y a pas de critères de sélection formels", précise un porte-parole de la NACP à Euronews.

Cependant, le porte-parole explique qu'en pratique, l'entreprise doit être d'origine non-russe, doit mener une opération à grande échelle, avoir une marque bien connue, être présente dans différentes juridictions et, plus important encore, aider la guerre de manière indirecte.

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"En payant des impôts, en fournissant des biens ou des matériaux essentiels, en participant à des campagnes de propagande ou de mobilisation, une entreprise contribue indirectement à la capacité de la Russie à mener la guerre et la maintient", ajoute le porte-parole.

Ce lien indirect est l'élément le plus délicat du registre : en raison du secret des affaires et de l'opacité de l'État russe, il est difficile de tracer une ligne de démarcation entre le fait de faire des affaires et subventionner une guerre.

Le site web officiel de la liste ne propose que de brèves explications pour chaque désignation, suivies d'une poignée d'articles de presse décrivant les actes répréhensibles présumés de l'entreprise. Dans certains cas, le lien avec la Russie n'est pas explicitement mentionné par la NACP et n'est compris que si le lecteur consulte les rapports des médias.

Accusations et démentis

Dans le cadre de cet article, Euronews a contacté les 16 entreprises basées dans l'UE désignées sur la liste ukrainienne. (Une 17e entreprise d'Estonie s'est avérée injoignable.)

Au moment de la publication de cet article, sept d'entre elles ont répondu en présentant des déclarations détaillées dans lesquelles elles contestent vigoureusement les accusations et dénoncent l'illégalité de l'invasion russe. Une huitième société refuse de faire des commentaires sur des "questions commerciales".

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Auchan, la chaîne français de supermarchés qui emploie plus de 350 000 personnes dans le monde, est dans l’œil du cyclone ukrainien pour avoir poursuivi ses activités en Russie par l'intermédiaire de sa filiale, Auchan Russie.

Sur son site web, la NACP accuse la filiale de "fournir des marchandises à l'armée russe dans les territoires ukrainiens occupés sous couvert d'aide humanitaire aux civils et d'aider les bureaux d'enrôlement militaire à recruter des conscrits". L'agence reprend ainsi les conclusions d'une enquête menée par Le Monde et The Insider.

Un porte-parole d'Auchan conteste ces affirmations et affirme que l'entreprise respecte "pleinement" les sanctions internationales et a cessé tout investissement dans les 231 magasins de sa filiale russe, qui fonctionne "en totale autonomie".

Auchan Retail ne mène, ne soutient ni ne finance aucune collecte "caritative" pour les forces armées russes", déclare le porte-parole. "Dans le même temps, et cette information est bien connue des autorités ukrainiennes, nous avons pleinement contribué au maintien de la chaîne alimentaire pour la population civile ukrainienne. Nous n'avons jamais cessé d'exploiter nos magasins et nos services numériques, y compris la livraison à domicile."

Certaines des entreprises européennes figurant sur la liste, comme la Raiffeisen Bank International (RBI), basée à Vienne, affirment qu'elles sont en train de quitter le marché russe, ce qui, en théorie, les exempterait de l'étiquette redoutée de "parrain de guerre".

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L’établissement autrichien, qui est considéré comme la plus importante banque occidentale en Russie avec un bilan de près de 27 milliards d'euros, a été ciblé par la NACP parce qu'il servirait des "sociétés fictives" à Chypre utilisées par des "oligarques proches du Kremlin".

Un porte-parole de RBI répond que le groupe est confronté à des conditions de marché "très complexes" et qu'il évalue les voies possibles pour mener à bien la vente de ses activités en Russie, un processus qui entraînera probablement des pertes considérables. La liquidation est suivie de près par le gouvernement autrichien, la Banque centrale européenne et le département du Trésor américain.

"La Banque Raiffeisen maintiendra certaines opérations bancaires en Russie afin de respecter les conditions de sa licence bancaire et de soutenir ses clients, y compris ceux qui sont touchés par la réduction de l'activité commerciale en Russie", précise le porte-parole. "Le groupe RBI a la responsabilité de préserver l'intégrité des opérations locales en Russie, qui emploient plus de 9 000 personnes".

D'autres entreprises de l'UE se sont retrouvées dans la situation inverse : elles affirment s'être entièrement retirées du marché russe et restent néanmoins pointées du doigt par l'Ukraine. C'est le cas d'OpenWay, un éditeur de logiciels basé en Belgique, qui affirme avoir quitté le pays au printemps 2022.

La société est inscrite sur la liste pour avoir développé Mir, un système de paiement par carte destiné à remplacer Visa et Mastercard à la suite de l'annexion illégale de la Crimée. La NACP affirme qu'OpenWay n'est pas en mesure d'empêcher ses anciens clients d'utiliser Mir pour contourner les sanctions parce que ses accords de licence sont "perpétuels".

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Le fournisseur conteste ce lien, affirmant qu'il ne fournit plus de services à Mir parce que la Russie a "développé un logiciel en interne" pour gérer le système de paiement pour elle-même.

"Mir, en tant que substitut de Visa et Mastercard, est un échec total. L'acceptation internationale est négligeable et ne peut guère jouer un rôle dans le contournement des sanctions", explique un porte-parole d'OpenWay, qui a demandé aux autorités ukrainiennes de mettre à jour le site web "en conséquence".

Selon la NACP, le retrait de la liste est possible si les entreprises cessent toutes leurs activités en Russie et fournissent un "plan de sortie réaliste" qui peut être réalisé à court terme. Interrogé sur la demande d'OpenWay, un porte-parole de l'agence ukrainienne a expliqué qu'il était au courant des rapports dans les médias, mais qu'il n'avait pas reçu de document officiel de la part de l'entreprise.

"Si nous recevons des informations indiquant que l'entreprise a effectivement quitté le marché russe, nous la retirerons immédiatement du registre", répond le porte-parole.

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