Une "mauvaise surprise" et une "mauvaise manière" : c'est ainsi que le président de la République a qualifié l'application provisoire du traité UE-Mercosur. Annoncée vendredi par Ursula von der Leyen, elle a suscité de vives réactions politiques et syndicales en France.
La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a décidé vendredi d'aller de l'avant avec l'application provisoire de l'accord commercial du Mercosur, balayant une révision judiciaire lancée par les eurodéputés qui a suspendu le processus de ratification.
"La Commission continuera à travailler en étroite collaboration avec toutes les institutions de l'UE pour garantir un processus fluide et transparent", a-t-elle déclaré aux journalistes. "Il s'agit de l'un des accords les plus importants de la première moitié de ce siècle."
À la tête des pays opposés à l'accord, le président de la République, Emmanuel Macron, a qualifié la nouvelle de "mauvaise surprise" auprès des journalistes de l'AFP, estimant que la Commission l'avait prise de "mauvaise manière".
Levée de boucliers du gouvernement et des syndicats
"C'est une grande responsabilité vis-à-vis des agriculteurs qui ont exprimé leurs inquiétudes", et "c'est aussi une grande responsabilité vis-à-vis des citoyens européens et de leurs représentants qui n'ont pas été dûment respectés", a jugé le président français.
Au Quai d'Orsay, on pense déjà à la suite. Sur X, Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l’Europe, assure que le gouvernement français sera "intraitable pour que soient respectées les garanties obtenues par la France : sauvegardes agricoles, mesures miroir, contrôles renforcés."
En visite au Salon de l'Agriculture, à Paris, la ministre de l'Agriculture, Annie Genevard a, elle, qualifié la mise en œuvre de l'accord de façon provisoire de "très préjudiciable". "C'est une décision que je regrette", a-t-elle réagi_. "Ce n'est pas conforme au respect qui aurait dû prévaloir de la décision du Parlement européen."_
Également présent dans les allées du plus grand rendez-vous agricole de l'année, Pierrick Horel, président du syndicat Jeunes Agriculteurssouligne le mauvais timing de cette annonce. "Ursula Von der Leyen choisit le moment d’un salon de l’agriculture sans vaches pour autoriser l’importation de dizaines de milliers de tonnes de bovins. C’est une insulte aux institutions démocratiques, aux agriculteurs et aux citoyens".
Le syndicat a publié une lettre dénonçant la mise en application du Mercosur "C’est une insulte à notre combat, à notre souveraineté alimentaire, et à l’Europe que nous souhaitons forte et souveraine," peut-on y lire. "Nous refusons de voir notre Union dirigée contre ses propres valeurs, au mépris des alertes répétées sur les conséquences désastreuses de cet accord."
La FNSEA, syndicat majoritaire de la profession a également réagit sur X. Il y dénonce un "un déni de démocratie inacceptable." "Nous appelons le Président, Emmanuel Macron à réagir fermement !" ajoute-t-il.
Divisions européennes
L'accord divise les États membres depuis des années. L'Allemagne l'a défendu comme un moyen de renforcer l'accès aux marchés mondiaux. Après l'annonce d'Ursula von der Leyen, le ministre des Affaires étrangères allemand s'est félicité sur X. "C'est l'heure de l'Europe (...), les entreprises et les citoyens des deux continents peuvent enfin bénéficier d'une plus grande prospérité et d'une croissance accrue".
La France, elle, a pris la tête de l'opposition, arguant qu'il exposerait les agriculteurs européens à une concurrence déloyale de la part des importations en provenance du Mercosur.
Négocié sur 25 ans, le Mercosur créerait une zone de libre-échange couvrant plus de 700 millions de personnes entre l'Union européenne et l'Amérique latine, notamment le Brésil, l'Argentine, le Paraguay et l'Uruguay.
Ursula Von der Leyen a déclaré que le Mercosur permettrait aux entreprises européennes d'accéder au marché latino-américain dans une mesure dont elles "ne pouvaient que rêver" auparavant, en soulignant le potentiel d'exportation de ce marché.
"Il donne également à l'Europe un avantage stratégique de premier plan dans un monde de forte concurrence", a-t-elle ajouté, alors que l'UE cherche à diversifier ses partenaires commerciaux dans un contexte de tensions géoéconomiques croissantes.
Le Parlement doit encore ratifier l'accord
Toutefois, les opposants ont obtenu une majorité au Parlement européen pour renvoyer l'accord devant la Cour de justice de l'Union européenne en janvier, ce qui a eu pour effet de geler la ratification.
Néanmoins, la Commission a conservé l'option légale d'appliquer provisoirement l'accord une fois qu'un ou plusieurs pays du Mercosur auront achevé leur propre procédure de ratification. L'Argentine et l'Uruguay l'ont déjà fait, ouvrant ainsi la voie à l'exécutif européen.
"Aujourd'hui, l'UE envoie un signal clair à ses partenaires internationaux, à ses entreprises et à ses citoyens", a déclaré l'eurodéputé allemand Manfred Weber, président du PPE (centre-droit), le groupe le plus important du Parlement, avant d'ajouter : "Cela nous permettra de récolter les bénéfices du libre-échange et du partenariat international jusqu'à ce que le Parlement européen ait le dernier mot sur la ratification."
Une fois que la Cour aura statué sur l'affaire, le Parlement votera pour ratifier l'accord, bien qu'il reste profondément divisé, certains eurodéputés soutenant le contrôle judiciaire même s'ils sont favorables à l'accord.
L'eurodéputée française Manon Aubry, coprésidente du groupe de la Gauche et fervente opposante à l'accord, a écrit sur X : "Le plus grand accord de libre-échange de l'histoire est donc mis en œuvre SANS le vote des parlements nationaux, du Parlement européen 🇪🇺, ni l'avis de la Cour de justice de l'UE." Et d'ajouter : "C'est grave !"
Un autre eurodéputé français, Jordan Bardella, président du groupe d'extrême droite Les Patriotes et du parti français Rassemblement national, a également déclaré qu'il s'agissait "d'un coup de force contre nos agriculteurs et une écrasante majorité de Français attachés à leur souveraineté alimentaire et à nos producteurs".