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Le paradoxe du charbon polonais

Le paradoxe du charbon polonais
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Dans ce reportage pour Insiders, Valérie Gauriat nous emmène au cœur de la Pologne accro au charbon, pays qui vient pourtant d'accueillir la COP24 sur le climat. De nombreux emplois en dépendent alors que ses effets néfastes pour l'environnement sont criants.

Niché dans la vallée de Liberec, en République tchèque, se dresse le village pittoresque de Vitkov. La vie y semble plutôt paisible pour sa centaine d'habitants.

Mais depuis quelques temps, l'inquiétude règne. "Avant, il y avait environ un mètre d'eau ici", raconte Marie Polarova. "Mais depuis un an, le niveau de l'eau a beaucoup baissé et ce ruisseau s'est presque complètement asséché".

Vitkov

La Pologne épinglée par l'UE

Pointé du doigt, le réchauffement climatique, mais aussi la mine de lignite polonaise de Turów, de l'autre côté de la colline. Autrement dit, le charbon. Les importants besoins en eau de cette mine menacent la nappe phréatique de toute la région, craignent les habitants de Vitkov.

A l'école maternelle, on a dû faire creuser des puits de plus en plus profonds pour s'approvisionner en eau potable. "Le problème, c'est que tout le monde n'a pas les moyens de financer ces travaux. Et si les gens n'ont pas d'eau, ils partiront et la région va mourir", explique Karel Řehak, enseignant.

Bogatynia (Pologne)

Direction Bogatynia, à l'ouest de la Pologne, que jouxtent la mine de Turów et sa centrale thermique. La ville doit sa prospérité au charbon. Mais cela a un prix. La centrale de Turów est classée parmi les cinq centrales à charbon les plus génératrices de CO2 et aussi les plus polluantes d'Europe.

La Cour européenne de justice a épinglé la Pologne pour la mauvaise qualité de son air. En cause, outre l'industrie minière, l'utilisation du charbon pour le chauffage et la cuisine dans 40% des foyers. Comme le montre cette carte de l'index de qualité de l'air de l'Agence européenne de l'environnement datée du 18 décembre : au cours des dernières 48 heures par exemple, les pics de pollution de l'air en Europe ont été principalement enregistrés en Pologne.

Et dans un quartier de Bogatynia, au pied des cheminées de Turów, les habitants constatent les conséquences du charbon sur l'environnement. Nous avons rendez-vous chez l'un d'eux. omme beaucoup dans cette ville, il travaille dans le secteur de l'énergie et ne veut pas être reconnu.

"L'extraction du charbon et le fait de le brûler entraînent de nombreux problèmes de santé", dit-il. "Surtout à cause de la poussière et des particules fines qui nous ensevelissent. Les normes sont régulièrement dépassées. On le sent dans notre bouche, nos yeux, notre nez, on le voit sur tout ce qui nous entoure."

Il nous montre aussi une vidéo qui montre clairement l'impact du charbon sur leur environnement tout près de chez eux. "Là, ils sont en train de charger et stocker le charbon, regardez. C'est juste à côté de notre lotissement. Et ça, c'est ce à quoi ressemble la neige chez nous en hiver."

La neige devenue noire à cause du charbon (filmée par un habitant)

Un secteur néfaste pour l'environnement...

A Katowice, capitale de la Silésie et ville hôte du récent sommet mondial sur le climat, des militants tentaient ce jour-là de sensibiliser l'opinion. Selon l'Agence européenne pour l'environnement, la pollution tue quelques 50.000 personnes par an dans le pays.

Patryk Bialas, militant pour l'environnement, explique : "Sur les 50 villes les plus polluées d’Europe, 33 se trouvent en Pologne. Et le charbon est l’une des causes du réchauffement climatique. C’est pourquoi il faut en sortir."

... Mais un secteur important pour l'emploi

Une gageure, en Silésie, longtemps surnommée le royaume polonais du charbon. Le secteur représente quelques 85.000 emplois directs et génère quatre fois plus d'emplois indirects.

La mine de charbon de Piast, non loin de Katowice, est la plus grande d'Europe. Nous sommes autorisés à y entrer, quelques jours avant la COP 24, chose qui n'a pas été facile. "Les compagnies minière rechignent à s’exposer aux médias avant le sommet. Elles craignent qu’on leur fasse une mauvaise publicité", explique notre journaliste Valérie Gauriat.

La mine de charbon de Piast
Les mineurs de retour

C'est l'heure du retour des mineurs qui viennent de passer sept heures sous terre, à 500 et 600 m de fond.

Radoslaw est l'un des 3500 employés. A 29 ans, il entame sa neuvième année sur place. Un travail pénible et dangereux pour lui, dit-il. Mais il n'aurait pas imaginé faire autre chose :"J’ai vu cette mine depuis ma fenêtre pendant toute ma vie. Mon père était mineur, mes grand-pères étaient mineurs. C’est une tradition qui se transmet de génération en génération", raconte-t-il.

"Parfois je me sens comme une loque humaine, j’ai mal au dos, aux genoux, aux jambes. Mais c’est la nature du métier. C’est difficile à expliquer, mais quelque chose m’attire ici et du coup, je continue à travailler à la mine."

Radoslaw, mineur de 29 ans

"Le réchauffement climatique : oui, mais..."

En dehors de la mine, Radoslaw partage d'autres passions, avec son ami et voisin Dominik qui a fondé une agence de communication baptisée la "mine créative".

Ensemble, ils animent un blog dédié à la montagne et aux sports de glisse. "Si je dois passer mon temps de travail dans des tunnels étroits, et dans l'obscurité, alors ma récompense c'est de passer mon temps libre dans des espaces ouverts, à la montagne et sur les sommets", explique Radoslaw.

Radoslaw est aussi photographe. Depuis des années, il immortalise la réalité des mineurs de fond : "Je sens que c'est mon devoir, parce que je vis ici et que je travaille dans cette mine, de cultiver cette tradition minière, la montrer et la soutenir pour qu'elle ne soit jamais oubliée."

La lutte contre le réchauffement climatique, c'est aussi leur affaire, disent les deux amis. Mais elle ne peut se faire au détriment de la communauté dans laquelle ils ont grandi. "Cette assimilation simpliste de ceux qui risquent leur vie pour extraire du charbon, au réchauffement climatique, pour moi, c'est du racisme social et c'est inadmissible", explique Dominik.

"Je pense que nous devrions modifier notre mix énergétique sur le long terme, en réduisant la part du charbon, mais cela doit être un processus bien planifié."

Des villes marquées par le poids du charbon

La fin de l'or noir, une perspective lointaine en Pologne, qui tire plus de 80% de la production de son électricité du charbon. Outre la construction d'une nouvelle centrale à charbon au nord du pays, plusieurs sites miniers doivent étendre leur périmètre en Silésie.

Les nouveaux plans d'extension de la mine voisine de Piast, sous la ville d'Imielin, inquiètent les riverains. Ex-conseiller municipal, Tomasz Lamik veut nous montrer les dégâts déjà provoqués dans ce village non loin de là : "A cause des affaissements de terrain, les immeubles penchent, les maisons se fissurent, parfois on a même dû les démolir [...] Ici il y a des activités minières intensives depuis 30 ans. Ils réparent, ça se dégrade, ils réparent à nouveau, ça se dégrade à nouveau et ainsi de suite."

A l'entrée d'Imielin, les voies de chemin de fer se sont affaissées avec le terrain. Alicja nous y rejoint. Enseignante, elle aussi milite pour sauver sa ville : "Ce chemin de fer est pour moi le symbole d'un côté de ce que notre ville est maintenant, elle est jolie, soignée, et de l'autre, de ce qui peut nous arriver, nos maisons peuvent s'effondrer, ainsi que nos deux réservoirs d'eau potable". A terme, Tomasz et Alicja craignent de voir leur ville se dépeupler.

Si cela continue, "nos maisons disparaîtront"

La journée se termine dans une maison d’Imielin où nous attendent Bartek et sa voisine Anja. Leur quartier est éloigné du périmètre minier. Ils s’y croyaient en sécurité. A tort.

"Il y a de grosses fissures. L’encadrement de la porte s’est également affaissé. Et là en bas, il y a une fissure, assez grande. Et ce mur est complètement fendu". La première secousse est survenue lors de leur troisième ou de leur quatrième nuit. "Lorsque la maison a tremblé, j’ai sauté de mon lit et ensuite je n’arrivais plus à me rendormir."

"Des affaires dans les placards ont été renversées, des placards se sont ouverts et des tiroirs sont tombés." Les deux habitants sont aujourd'hui très inquiets : "Nous sommes sûrs que si la mine commence l’exploitation ici, à 180 mètres de profondeur, comme ils l'ont écrit, alors nos maisons disparaîtront".

Quelles solutions de l'Union européenne ?

Certains habitants comptent désormais sur l’aide de l'Union européenne dont le programme politique prévoit de limiter l’exploitation du charbon dont les conséquences traversent les frontières.

Après 17 heures de négociations, ce 19 décembre, les 28 États membres de l’Union sont parvenus à se mettre d'accord pour limiter les émissions de CO2 à 550 grammes par kWh produit sous peine de se voir interdire toute aide étatique, ce qui de fait, élimine le charbon du “marché de capacité”.

Une transition écologique trop rapide ?

Mais la neutralité carbone que préconise la Commission européenne à l’horizon 2050 est impensable, aux yeux des autorités et de l'industrie minière polonaises. Et une transition trop rapide serait fatale, assure Dominik Kolorz, le responsable du syndicat Solidarité en Silésie, pour qui l'économie verte ne pourra compenser les pertes d'emplois dans l'industrie du charbon.

"Il y a 25 ans, quand le processus de restructuration a commencé, nous y avons perdu des milliers d'emplois, et seulement des centaines d'emplois ont été créés en échange", explique Dominik Kolorz. "Si l'accélération du processus de décarbonisation continuait à être aussi forte que le souhaite l'Union européenne, nous ne le supporterions pas, ni du point de vue économique, ni du point de vue social."

Une restructuration du secteur difficile

Les traces de la profonde restructuration du secteur du charbon en Pologne ces dernières années sont encore bien visibles. Si une partie du bassin minier a réussi sa transition économique, certaines régions accusent encore le coup.

En Basse-Silésie, au sud-ouest du pays, la région de Walbrzych a longtemps vécu du charbon. Mais faute de rentabilité, toutes les mines alentour ont été fermées, laissant des dizaines de milliers de personnes sans emploi.

Beaucoup n'ont jamais digéré ce qu'ils considèrent avant tout comme une décision politique injustifiée comme cet ancien mineur rencontré au détour d'une rue : "Du charbon, il y en a tant! Qui est-ce que cela peut déranger ? On a besoin de charbon ! \_Ceux qui pensent autrement vous savez..."_

"Mines de pauvreté"

Roman, lui, a perdu son emploi de mineur il y a une vingtaine d'années. Faute de retrouver du travail, il a repris du service dans les puits dits "de pauvreté".

Des mines illégales, creusées à même le sol. Apparues au plus fort de la crise, elles ont fait vivre jusque 3 000 personnes de la contrebande de charbon. Sévèrement réprimée, l'activité est devenue plus rare ces dernières années.

Aujourd'hui, Roman vit de petits boulots, mais vient encore sur place de temps en temps, pour arrondir ses fins de mois. "Tant qu'il y aura du charbon, il y aura des puits de pauvreté. Les autorités viendront pour les ensevelir. Mais les gens les rouvriront à nouveau. Parce que le charbon, est, était et sera toujours nécessaire", dit-il

Ce puits ne fait qu’environ deux mètres de profondeur, mais d’après Roman, certains vont jusqu’à 15 mètres. Et il vient de poser sept morceaux de charbon sur le manche de sa pioche. Il dit qu’ils représentent les sept personnes qu’il connaissait et qui sont mortes dans ces puits.

Mais ce jour-là, Roman n'ira pas vendre son charbon. Il le destine à l'un de ses voisins, lui aussi ancien mineur, puis maçon. Un accident l'a plongé dans la misère, il y a une dizaine d'années.

Chez lui, le gaz et l'électricité sont coupés. Avec une allocation sociale de 140 euros par mois, Zbigniew ne peut pas payer ses dettes. Alors il se chauffe au poêle.

"Nos cœurs battent au rythme des jours anciens"

A une quarantaine de kilomètres de là, à Nowa Ruda, notre équipe a été conviée à une soirée très exclusive, organisée chaque année à l'approche de la Sainte Barbe, patronne des mineurs. Roman est présent, en costume d'apparat. Pour rien au monde, il ne manquerait ce rendez-vous.

"Les mines sont fermées depuis de nombreuses années, mais nous les mineurs on se retrouve ici pour célébrer les anciennes traditions des mineurs, partager une chope de bière, chanter l'hymne des mineurs…", confie-t-il. Avant d'ajouter : "Pour que nos coeurs, ne serait-ce que pendant quelques instants, battent au rythme de ces anciens jours où tout le monde travaillait."

La soirée se termine. Roman et l'assemblée des nostalgiques de la mine entâment en coeur une version polonaise de "ce n'est qu'un au revoir "...