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Coronavirus : l'application STOPCOVID en question avant le déconfinement en France

Photo d'illustration : voyageurs dans le métro parisien, le 23 mars 2020
Photo d'illustration : voyageurs dans le métro parisien, le 23 mars 2020   -   Tous droits réservés  ALAIN JOCARD / AFP
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L'idée du traçage numérique des populations fait son chemin en Europe pour lutter contre la propagation du Covid-19. Une application mobile a été ainsi déjà lancée récemment en Allemagne, sous la houlette de l'Institut Robert Koch. Mais, en France, l'annonce du développement d'une application de "contact tracing" a suscité une vive polémique.

Face à l'hostilité de certains députés français, relayant les doutes d'une partie de la population, le gouvernement d'Edouard Philippe a finalement consenti que des débats sur la question soient organisés le 28 avril à l'Assemblée nationale. Ces débats feront ensuite l'objet d'un vote.

Ce projet d'application hexagonale, baptisé "STOPCOVID" et chapeauté par l'Institut national de recherche en informatique et en automatique (INRIA), sera-t-il un jour une réalité ?

D'un côté, les partisans de cet outil avancent qu'il sera utile pour éviter une seconde vague de contamination par le nouveau coronavirus en "identifiant les chaînes de transmission" pour éviter une nouvelle flambée de l'épidémie lorsque le déconfinement de la population sera effectif.

De l'autre, les détracteurs de ce projet de traçage numérique pointent du doigt des atteintes aux libertés individuelles. L’efficacité d'une telle application est également mise en doute. Les coûts liés à son développement et son fonctionnement sont aussi ciblés en arguant que l'argent investi aurait pu être mieux utilisé.

"Tracking" contre "Tracing"

Bruno Sportisse, le directeur de l'INRIA qui pilote le projet, s'est exprimé sur le site de l'institut. Il y affirme que cet outil ne sera pas une application de surveillance, puisque elle n'est pas une "application de 'tracking' : elle n'utilise que le bluetooth, en aucun cas les données de bornages GSM ni de géolocalisation".

Le "tracking" est plus invasif que le "tracing". Cette technique utilise des données individuelles enregistrées aisément identifiables.

Bruno Sportisse assure que "sa conception permet que PERSONNE, pas même l'Etat, n'ait accès à la liste des personnes diagnostiquées positives ou à la liste des interactions sociales entre les personnes". Enfin, le directeur de l'INRIA, avance que STOPCOVID n'est pas une application "de délation" et qu'elle ne sera pas "obligatoire".

Toutefois, la plupart de ces arguments ont été remis en cause par un collectif de chercheurs, dont certains de l'INRIA. Pour ces derniers, l'utilisation d'une application reposant sur l'usage du Bluetooth pose bien un problème de sécurité. Des sérieux doutes sont également avancés quant au respect de l'anonymat. Et malgré ce qui a été affirmé, un fichage à grande échelle peut être réalisé avec ce type d'application.

"Solutionnisme technologique"

Pour la Quadrature du Net (LQDN), une association française spécialisée dans la défense des droits et des libertés numériques, STOPCOVID soulève de nombreuses questions. Contacté par Euronews, Benoît Piédallu, membre de l'association, nous expose les griefs de la Quadrature contre cette app.

"Nous avons un vrai problème avec cette application. Nous considérons qu'elle a été mise en avant pour répondre à un problème politique. C'est de la communication et du solutionnisme technologique".

Le concept du solutionnisme technologique a été développé par le chercheur américain Evgeny Morozov. Pour ce dernier, le recours aux nouvelles technologies, portées par leurs chantres (entreprises et gouvernements), ne sont pas la panacée pour répondre efficacement et rapidement aux maux affectant l'ensemble de la société ou aux problèmes au niveau individuel.

"Les autorités et les médias utilisent les exemples de Singapour ou de la Corée du Sud, pour faire accepter l'idée de cette application à la population. Mais en Corée du Sud, 20 000 personnes travaillent sur le backtracing, et à Singapour, un cas de contamination sur deux n'a pas su trouver son origine malgré l'usage de l'application, et le pays est finalement passé en confinement mi-avril".

"Avec cette application, on transfère la responsabilité de la lutte contre la pandémie à un niveau individuel. On risque d'habituer la population au principe de surveillance généralisée, et à la croyance en la technologie comme solution aux crises sanitaires, écologiques ou économiques alors que les solutions sont politiques".

"Pour avoir le droit de traiter ces informations, on doit obtenir le consentement libre et éclairé de la personne, comme le prévoient le règlement général sur la protection des données (RGPD) de l'Union européenne et la directive ePrivacy".

"L'installation de cette application devrait donc être volontaire, mais le risque est d'entendre le gouvernement dire : 'Si vous n'installez pas l'application et que vous ne participez pas à l'effort de guerre, vous serez responsable'. Nous disons : 'NON !'. Son efficacité n'est absolument pas prouvée. Cette application n'est pas la solution magique du déconfinement. La solution, c'est que l'État prenne ses responsabilités, et achète le matériel et mette en place les tests nécessaires".

"Or aujourd'hui, nous considérons que le consentement ne peut pas être libre : le message général est que 'Nous sommes en situation de crise'. Et le gouvernement utilise ce discours comme une stratégie du choc pour faire passer un ensemble de textes législatifs".

"Enfin, nous voyons des entreprises sortir du bois comme Palantir, Orange, Two-i et d'autres. Elles prospectent ; elles proposent leurs solutions applicatives facilitant la surveillance de nos concitoyens aux administrations. Nous avions mis ces sociétés en lumière via notre campagne Technopolice sur les technologies de surveillance dans l'espace urbain. Pour ces entreprises et pour les administrations plutôt sécuritaires comme le ministère de l'Intérieur ou la gendarmerie, la situation actuelle permet d'avancer leurs pions à découvert".