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La Hongrie commémore le centenaire du traité du Trianon et ses territoires perdus

Au musée du Traité du Trianon à Szeged en Hongrie
Au musée du Traité du Trianon à Szeged en Hongrie   -   Tous droits réservés  Attila Kisbenedek, AFP
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C'est l'Alsace-Lorraine des Hongrois : Trianon ne leur évoque pas un château des rois de France mais un traité qui, en 1920, a redessiné les frontières du pays, l'amputant des deux tiers de son territoire au profit de ses voisins et perdant trois millions d'habitants magyarophones, soit près de 60% de la population, toutes minorités confondues.

Largement ressenti comme une blessure nationale, il imprègne toujours, cent ans après sa signature, les esprits et le discours politique. Aujourd'hui 2,5 millions de magyarophones vivent en dehors des frontières du pays. "Et il ne s'agit pas de famille éloignée mais par exemple de cousin germains..." rapporte Françoise Pons, journaliste, réalisatrice et autrice de "Hongrie : l'angoisse de la disparition", spécialiste de cette région.

Museum of Military History, Budapest
La Hongrie avant et après le traité de Trianon signé en 1920Museum of Military History, Budapest

Budapest va commémorer ce jeudi le centenaire de ce traité. Signé le 4 juin 1920 au Grand Trianon du Château de Versailles avec les vainqueur de la Première guerre mondiale, il a acté le démembrement de l'empire austro-hongrois.

Pour cet anniversaire préparé depuis plusieurs années, le gouvernement nationaliste de Viktor Orban a voulu une commémoration "grandiose et tragique", même s'il a été contraint de repousser, pour cause de coronavirus, l'inauguration à Budapest d'un monument de la "Cohésion nationale", célébrant les régions perdues.

Une blessure encore vive

Depuis son retour au pouvoir il y a dix ans, Viktor Orban a réactivé le thème de Trianon pour nourrir le sentiment d'injustice fait aux Hongrois par les grandes puissances, tout en se posant en protecteur de sa diaspora "outre-frontières".

Trianon a effet marqué une rupture pour le pays, selon Françoise Pons, avec ces grandes puissances de l'Occident. Elle rappelle que ce traité "a reconfiguré l'Europe centrale et a fait émergé ou re-émerger des Etats comme la Pologne, la Roumanie ou la Tchécoslovaquie" sans tenir compte des confettis ethniques qu'étaient cette zone. Or, les Hongrois, qui ont tardé à monter un gouvernement accepté à la table des négociations entre vainqueurs et vaincus à la fin de la guerre, sont donc passés en dernier. "Rien de ce qui avait discuté avec les autres n'a pu être changé et les conséquences ont été très lourdes pour l'histoire de la Hongrie", explique-t-elle. "Les injustices de ce traité expliquent l'éloignement de la Hongrie avec l'Occident et la démocratie" ajoute-t-elle.

En effet, comment ces pays — la France de la 3e république, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne — vus comme non-autoritaires et représentants de la démocratie, avaient-ils pu faire signer ce traité ? "C'était impensable". L'auteure explique que se tourner vers l'Allemagne et Hitler qui promettait à la Hongrie "la reconquête" a induit un vrai dilemme pour le pays à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Le pays suit finalement l'Allemagne, reconquiert certains petits territoires mais "ça n'allait pas de soi". Le Premier ministre, Pál Teleki, tiraillé entre deux alliances avec la Yougoslavie et l'Allemagne finit par se suicider.

Le traité de Trianon laisse finalement au pays "le sentiment d'être passé du mauvais coté du développement du monde et permet de mettre un nom à tous les malheurs du pays" résume Françoise Pons. "C'est aussi un traumatisme en soi" partagé par tous les pans de la société, quelle que soit leur couleur politique, nationalistes comme libéraux. Pour la journaliste, c'est même toute l'Europe Centrale qui souffre de cet effet, en raison de "l'établissement de frontières qui n'existaient pas. Partout dans cette région, ces minorités portent les mêmes revendications avec la même vigueur"

Depuis 2010, le 4 juin a été sacré "journée de la cohésion nationale". La même année, le gouvernement a fait adopter des lois accordant aux quelque 2 millions de magyarophones des pays voisins, la nationalité hongroise... et le droit de vote.

Plus d'un million de passeports ont ainsi été distribués en dix ans à ces minorités qui votent en proportion écrasante pour le Fidesz, parti de Viktor Orban,. Toutefois, les 250 000 personnes qui ont voté n'ont qu'un seul député pour les représenter au parlement ; "on ne peut pas dire qu'ils vont envahir le parlement hongrois" précise Françoise Pons. Cette démarche s'est accompagnée d'un flot de financements de Budapest pour les écoles et institutions communautaires locales, comme en Transylvanie roumaine.

Museum of Military History, Budapest
Minorités vivant au-delà la frontière hongroise dessinée lors de la signature du traité de Trianon en 1920Museum of Military History, Budapest

Ses détracteurs reprochent au Premier ministre de jouer sur la corde sensible d'un pays qui se voit constamment victime de l'Histoire : Trianon, le nazisme et l'Holocauste, le communisme, puis le libéralisme après 1989 et dernièrement la politique migratoire de l'Union européenne. Pour Françoise Pons, il existe même une "concurrence victimaire, un conflit mémoriel où chaque camp refuse de voir les victimes de l'autre camp" entre toutes les tragédies du pays.

Oublier Trianon

Les récits historiques idéalisent l'unité de la Hongrie d'avant la guerre et se gardent de rappeler les faiblesses inhérentes à la couronne austro-hongroise, affaiblie par une crise sociale avant 1914 et au sein de laquelle les Autrichiens et les Hongrois dominaient d'autres peuples.

Dans un sondage réalisé par le comité scientifique du centenaire de Trianon, 85% des répondants considèrent le traité comme "la plus grande tragédie" du pays. Cette mémoire n'est pas l'apanage de la droite souverainiste. Le maire libéral de Budapest, opposant résolu à Viktor Orban, a prévu une minute de silence dans la capitale pour le centenaire de jeudi.

"Comment sortir du traumatisme de Trianon ?", s'interroge l'historien Gabor Egry. Il regrette que "les commémorations officielles ne mettent l'accent que sur les pertes et les souffrances".