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Négligences, sous-équipement... : les incendies près de Tchernobyl auraient pu mal tourner

Négligences, sous-équipement... : les incendies près de Tchernobyl auraient pu mal tourner
Tous droits réservés  AP Photo/Yaroslav Yemelianenko
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Au printemps 2020, des incendies se sont déclarés dans la zone d'exclusion de 30 kilomètres autour de Tchernobyl et sa centrale nucléaire de triste mémoire, envoyant d'énormes quantités de fumée au-dessus de Kiev, laissant craindre des risques de radiation.

La qualité de l'air de la capitale ukrainienne a été, durant cet période, l'une des pires au monde. Des centaines de pompiers, soutenus par des hélicoptères et des avions, ont combattu ces feux dévastateurs pendant des semaines. Ils ont fini par s'éteindre grâce à de fortes pluies.

L'Agence spatiale européenne a utilisé le satellite Copernicus Sentinel-2 pour cartographier la propagation des incendies, signalant le risque d'une "augmentation des radiations provenant de la combustion de forêts et de sols contaminés".

Ces incendies ont détruit plusieurs sites touristiques et ont menacé les installations de stockage des déchets nucléaires à l'intérieur de la zone d'exclusion de Tchernobyl, site du plus grave accident nucléaire de l'Histoire en avril 1986.

Les niveaux de radiation sont finalement restés faibles. L'Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire français (IRSN) a noté que les relevés "n'ont pas révélé de valeurs anormales". Mais les fins connaisseurs du site craignent les incendies, et la façon dont ceux de ce printemps ont été traités montre à quel point la zone est vulnérable, ce qui pourrait avoir des conséquences potentiellement catastrophiques.


European Union, contains Copernicus Sentinel data (2020), processed by ESA, CC BY-SA 3.0 IGO

"Les pompiers ont eu du mal à se rendre à certains endroits à l'intérieur de la zone d'exclusion parce que les agences de l'État n'avaient pas correctement entretenu les bois", affirme Yaroslav Yemelianenko, responsable de la compagnie de voyage Tchernobyl Tour.

"Il y avait de nombreux arbres déracinés ; cela a permis au feu de se propager rapidement dans ces forêts épaisses et sauvages. Nous avons également constaté qu'il n'y avait pas de coordination. Chaque fois qu'il fallait envoyer quelqu'un quelque part, l'information devait être transmise aux officiers, qui décidaient alors d'envoyer des pompiers et du matériel, mais quand ils décidaient finalement de le faire, le feu était cinq fois plus important et s'était propagé à un autre endroit" ajoute-t-il.

En raison des mesures de quarantaine dues au Covid-19, de nombreux journalistes n'ont pas pu se rendre dans la zone, mais Yaroslav Yemelianenko s'y est rendu et a publié ce qu'il a vu sur Facebook. Il dit avoir été témoin de "pompiers mal équipés, d'une mauvaise gestion, d'un manque de coordination et de désinformation de la part du gouvernement". Il pense qu'il faudrait faire plus pour sécuriser la zone, en commençant par une meilleure clôture et plus de patrouilles.

J'ai été témoin de pompiers mal équipés, d'une mauvaise gestion, d'un manque de coordination et de désinformation de la part du gouvernement
Yaroslav Yemelianenko
Journaliste

Il s'interroge sur la sécurité du site, affirmant qu'il est facile de se faufiler entre les postes de contrôles gardés répartis autour du périmètre interdit.

"Les objets hautement radioactifs provenant de l'explosion de Tchernobyl sont tous gardés par des fils barbelés et des gardes stationnés ; je ne m'inquiète donc pas pour ça. Mais la zone comporte également d'autres objets radioactifs. Ils ne le sont pas assez pour être sous ce type de protection rapprochée, mais ils sont quand même radioactifs. Or, il semble que n'importe qui peut entrer dans la zone d'exclusion".

Des défaillances dans l'organisation des secours et la sécurité de la zone

Maxim Pisarsky est le président du syndicat des pompiers de la ville orientale de Zaporijia et membre d'un mouvement qui milite pour de meilleures conditions de travail pour les pompiers de toute l'Ukraine.

Il a été en contact avec plusieurs pompiers qui ont travaillé à Tchernobyl pendant les feux de forêt et rapporte qu'ils disposent d'un équipement obsolète : ils utilisent principalement des camions ZIL-131 vieux de près de 30 ans. Ces camions tombent souvent en panne ce qui crée une plus grande instabilité opérationnelle.

M. Yemelianenko dit aussi avoir vu des camions de pompiers utilisés lors de la catastrophe de 1986 être utilisés à nouveau pour combattre les incendies de 2020. "Ces mêmes véhicules ont été photographiés ce printemps. Trente-quatre ans après l'accident, les camions de pompiers sont exactement les mêmes", s'exclame-t-il. Euronews n'a pas encore été en mesure de vérifier que le camion sur la photo ci-dessous date effectivement des années 80, mais une source au sein des pompiers a déclaré à notre journaliste qu'il ressemble bien à un camion datant "d'environ 1985, 1986 ou 1987".

Yaroslav Yemelianenko
Un vieux camion de pompier utilisé pour lutter contre les incendies dans la zone d'exclusion de Tchernobyl au printemps 2020Yaroslav Yemelianenko

"Si vous comparez notre DSNS (le système public des services secours ukrainiens) à certains services d'incendie et de sauvetage européens ou américains, je ne sais même pas à quel niveau nous sommes", se désole Maxim Pisarsky, "l__e principal problème ne se situe pas vraiment au niveau de l'équipement. C'est bien sûr un problème, mais le principal problème c'est le management, nos responsables. Notre direction est composée d'incapables".

Ukrainian Police Press Office
Les feux depuis le toit de la centrale nucléaire de Tchernobyl, le 10 avril 2020Ukrainian Police Press Office

"Nous la surmontons les situations d'urgence soudaines grâce au courage individuel de certains pompiers, et non pas parce que nous sommes préparés, que nous avons l'équipement adapté, que nous sommes formés ou quoi que ce soit", analyse M. Pisarsky, qui souligne qu'il n'y avait aucune coordination à Tchernobyl.

"Imaginez, plusieurs unités venues de différentes régions. Certains chefs disent 'allez éteindre ces incendies'. Les pompiers le font, puis d'autres chefs leur disent de mettre le feu à cette même forêt, que d'autres doivent éteindre, pour combattre l'incendie". M. Pisarsky fait ici référence à deux des principales méthodes de lutte contre les incendies : les contenir via des contre-feux ou les éteindre en arrosant d'eau - deux méthodes efficaces à condition qu'elles soient coordonnées, ajoute-t-il.

Il affirme également que les pompiers n'ont reçu qu'un peu d'eau et de nourriture pendant leur mission, surtout en rapport au temps passé exposés aux radiations.

Serhiy Vasiliovitch, qui est le directeur de l'Agence d'Etat ukrainienne pour la gestion de la zone l'exclusion (SAUEZM) et responsable de la sécurité de la zone, a reconnu dans une déclaration à Euronews que des erreurs ont été commises dans la gestion l'incendie. Il admet que certaines choses devront être faites différemment à l'avenir.

"Au cours des quatre dernières années, nous n'avons pas eu la meilleure des situations ; les conditions ont été mauvaises à l'intérieur de la zone", consent M. Vasiliovitch, qui a été nommé à la tête de l'agence après les incendies, "Nous aurions besoin de plus d'argent pour gérer correctement la zone, mais nous avons déjà établi un plan pour les dix prochaines années dans la limite de nos moyens, qui améliorera la sécurité de la zone" a-t-il ajouté.

M. Vasiliovitch n'a pas voulu faire de commentaires sur les questions de sécurité soulevées par Tchernobyl Tour ou sur le niveau d'équipement et de gestion des pompiers ukrainiens. Il a déclaré que le maintien de la clôture autour de la zone et les patrouilles relèvent de la police nationale, tandis que le DSNS est responsable des pompiers. Il dit être certain qu'ils font du bon travail et que, concernant la gestion de la zone, "le plan décennal parle de lui-même".

Ce plan prévoit, entre autres, la construction de nouvelles routes à l'intérieur de la zone afin de faciliter l'entretien de la forêt et l'installation de capteurs infrarouges pour détecter les incendies plus tôt.

La police nationale ukrainienne et le DSNS n'ont pas donné suite à nos sollicitations.

Euronews a également rencontré Katerina Pavlova, qui était temporairement à la tête de la SAUEZM pendant les incendies et qui travaille désormais comme responsable de la coopération internationale à l'agence. Elle explique que la zone a été négligée pendant des années, les bois étant laissés à l'abandon ce qui a créé un terrain fertile pour les incendies. Facteur aggravant, le manque de routes a rendu très difficile le travail des pompiers.

"_Mon principal argument est que n'étions pas prêts _– _et nous ne le sommes toujours pas _–_ à faire face à des incendies parce que nous n'avons pas sérieusement pris en compte les effets du réchauffement climatique_", déclare Mme Pavlova, qui partage une grande partie des critiques énoncées par Tchernobyl Tour.

Nous n'étions pas prêts – et nous ne le sommes toujours pas – à faire face à des incendies parce que nous n'avons pas sérieusement pris en compte les effets du réchauffement climatique"
Katerina Pavlova
Ancienne directrice de la SAUEZM

"Nous avons besoin de coopération internationale et de partage d'informations. Nous avons besoin d'expérience pratique et de connaissances, mais ce n'est qu'un aspect du problème. Nous avons besoin de nouvelles routes à l'intérieur de la zone, d'un meilleur entretien, de camions de pompiers plus nombreux et plus récents, de meilleurs équipements, et d'une stratégie claire sur ce qu'il faut faire, une sorte de feuille de route, sur la manière de lutter contre ces incendies".

Elle affirme que des vents forts ainsi qu'un hiver et un printemps secs ont rendu presque impossible la lutte contre ces incendies, qui ont débuté dans l'ouest de la zone interdite de Tchernobyl. Ils se sont rapidement propagés, en partie en raison des vents violents. Les pompiers ont alors été dépassés, d'autant que de nouveaux incendies ont débuté dans d'autres parties de la zone.

Selon elle, ces incendies seraient volontaires et auraient été déclenchés par des personnes infiltrées dans la zone de manière illégale. Elle convient que cette dernière est vulnérable et que des changements doivent être apportés.

Yaroslav Yemelianenko, AP
Les pompiers ont lutté pendant des semaines contre les incendies à l'intérieur de la zone d'exclusion de Tchernobyl en Ukraine, printemps 2020Yaroslav Yemelianenko, AP

A l'heure actuelle, il n'est effectivement pas rare que des personnes arrivent à entrer dans la zone interdite sans être détectées par la sécurité. On les appelle les "rôdeurs", et Euronews a déjà été en contact avec deux d'entre eux, qui affirment que la sécurité est facile à contourner.

"La zone est d'environ 400 km2. Il incombe à la police nationale de la contrôler, mais la question est de savoir comment nous pouvons contrôler une zone aussi vaste. Ici, à l'Agence, nous pouvons envoyer des lettres à la police nationale, ce que j'ai fait, et espérer que les choses changent", explique Mme Pavlova, qui affirme également que la bureaucratie ukrainienne ralentit la prise de décision, même en cas d'urgence.

Sur le terrain, le chaos

Pendant des semaines, les pompiers ont lutté contre les incendies alors que Katerina Pavlova essayait de coordonner leurs efforts à distance. Selon le Chernobyl Tour, ces feux de forêt ont détruit 30% des sites touristiques de la zone et de grandes parties des bois.

Euronews s'est entretenu avec un pompier qui a travaillé pendant cette période. Il s'est exprimé sous couvert de l'anonymat, par crainte de perdre son emploi. Il affirme que tout n'était que "chaos" : leur vie était menacée en permanence et les équipements de mesure de la radioactivité étaient défaillants.

"Il n'y avait pas de coordination entre les différentes divisions", témoigne-t-il. Mon équipe et moi étions en train de combattre un incendie quand des collègues sont passés en camion en criant 'les gars, partez parce qu'il y a un feu qui arrive par ici'. Nous n'avons reçu aucune instruction de notre commandant à ce sujet. Les téléphones ne fonctionnaient pas là-bas, les téléphones portables ne fonctionnaient pas – le réseau n'était pas bon. Les talkie-walkies étaient dans le camion mais ils n'atteignaient pas le quartier général. Nous ne recevions aucune d'information. Nous n'avions pas de cartes physiques ni de navigateurs GPS. Nous étions complètement aveugles".

Il estime que les pompiers ont eu de la chance qu'il finisse par pleuvoir. Il craint ce qui ce se serait passé sans cela. Il dit que son équipe combattait un incendie à un moment donné, quand soudain un autre incendie s'est déclaré derrière eux. Ils ont découvert plus tard qu'une autre unité avait reçu l'ordre de combattre le feu par le feu alors qu'à eux on avait dit d'utiliser de l'eau. Ils se sont presque retrouvés piégés au milieu, mais il est catégorique : "personne ne m'avait rien dit".

Il rapporte avoir été surpris d'entendre les autorités annoncer aux journalistes que les incendies étaient sous contrôle alors qu'ils étaient encore très intenses. En outre, les autorités ont déclaré qu'eau et nourriture ont été largement distribuées aux agents sur le terrain mais il indique que son équipe de neuf personnes n'a reçu que six litres d'eau à partager entre eux pendant trois jours, et ils ont dû compter sur d'autres unités et des volontaires pour se ravitailler. Il dit n'avoir reçu de la nourriture que deux fois en environ trois jours sur zone.

"Bien sûr, le manque de coordination a représenté un risque pour nous. Même sur Facebook, une vidéo sur la page Boycott des pompiers d'Ukraine montre comment des pompiers ont tenté de s'échapper à travers une forêt en feu au volant d'un camion. Or, la température est très élevée, et il est tout simplement impossible de s'y trouver sans combinaison et équipement de protection. Vous pourriez y perdre votre véhicule et votre vie", dit-il.