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Pourquoi y a-t-il une flambée de violence dans le Haut-Karabakh ?

Une voiture qui aurait été détruite par une attaque d'artillerie, à Khojaly, dans la République autoproclamée du Haut-Karabakh, le 1er octobre 2020.
Une voiture qui aurait été détruite par une attaque d'artillerie, à Khojaly, dans la République autoproclamée du Haut-Karabakh, le 1er octobre 2020.   -   Tous droits réservés  Hayk Baghdasaryan/Photolure
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La récente flambée de violence entre les forces arméniennes et azerbaïdjanaises dans la région du Haut-Karabakh est la plus violente depuis 2016, et cela malgré les appels au calme lancés depuis l'étranger.

Les représentants des pays belligérants ont signé un cessez-le-feu mais aucun accord de paix officiel n'a jamais été promulgué pour ce conflit qui dure depuis des années.

Voici la situation dans la région du Haut-Karabakh :

Quels sont les enjeux ?

Les anciens États soviétiques d'Azerbaïdjan et d'Arménie se sont livrés une guerre sanglante pour la région montagneuse du Haut-Karabakh au début des années 1990.

Des milliers de personnes ont été tuées des deux côtés. Des centaines de milliers de personnes ont été contraintes de fuir.

La guerre s'est terminée par une trêve en 1994, bien que des violences sporadiques y aient eu lieu depuis.

"Pour les deux parties, il s'agit d'une question d'identité", explique à Euronews le Dr Kevork Oskanian, chercheur honoraire à l'université de Birmingham et spécialiste de la politique eurasienne.

"Le Haut-Karabakh est au cœur de l'identité à la fois des Arméniens et des Azerbaïdjanais. Il est très difficile de faire des compromis quand il s'agit d'une partie aussi profonde de votre image", précise le chercheur. "C'est aussi la raison pour laquelle les dirigeants des deux parties savent qu'il sera très difficile de vendre une quelconque solution à leur peuple".

Pour les acteurs extérieurs, l'enjeu est potentiellement très important ici aussi, comme le rappelle à Euronews Paul Stronski, chercheur principal du programme Russie et Eurasie à la Carnegie Endowment for International Peace. La région est "une route de transit clé pour l'énergie de la Caspienne vers l'Europe, via l'Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie".

De plus, en termes de sécurité internationale, selon M. Stronski, la flambée de violence a un effet déstabilisateur "sur la Géorgie, sur l'Iran et sur le Caucase du Nord russe".

Pourquoi maintenant ?

Les raisons de la recrudescence de la violence dans la région peuvent être attribuées à certains facteurs à la fois à long et à court terme,

Le conflit "traîne depuis longtemps", rappelle M. Oskanian. Du côté azerbaïdjanais, le président "Ilham Aliyev a promis de remettre le territoire sous contrôle azerbaïdjanais depuis qu'il est devenu président au milieu des années 2000".

Le président Aliyev a doté le pays de technologies militaires modernes, renforçant ainsi la pression pour que cette promesse soit tenue, souligne également le chercheur.

Et, toujours selon M. Oskanian, "la partie arménienne ne semble pas prête à faire des compromis sur le contrôle du Haut-Karabakh". Il ajoute : "Nous devons garder à l'esprit que l'Arménie est satisfaite du statu quo. Ce qu'elle veut faire, c'est normaliser son contrôle sur la région".

A court terme, le facteur principal de la flambée de violence provient de plusieurs revers pour le président Aliyev en juillet, y compris des escarmouches frontalières.

Résultat : à Bakou, des gens ont annoncé être prêts à se battre contre l'Arménie, ce qui était embarrassant pour le dirigeant et signifiait "qu'il devait sauver la face", raconte M.Oskanian.

M. Stronski considère également que la pandémie de Covid-19 a contribué à la flambée de violence, car elle a "mis en évidence l'échec des filets de sécurité sociale et les problèmes de gouvernance dans les deux pays".

De plus, la crise du coronavirus et d'autres événements ont détourné l'attention d'acteurs extérieurs, qui pourraient intervenir pour calmer le jeu, selon M. Stronski.

"L'Europe par exemple connaît une 'deuxième vague' de coronavirus et a donc moins de moyens pour intervenir. La Russie a également ses propres problèmes avec la pandémie, des problèmes avec le Bélarus et un mécontentement croissant, et les États-Unis ont été absents de la région sous l'administration Trump", explique-t-il.

"Le monde est distrait, c'est aussi pour ça que cela a pu arriver".

Alexei Malashenko, responsable de la recherche scientifique à l'Institut du dialogue des civilisations, partage cette observation, ajoutant : "Aux États-Unis, l'accent est mis sur les élections et, en termes de politique étrangère, sur les Balkans et le Moyen-Orient".

Quel appui les deux camps reçoivent-ils de l'étranger ?

Les principaux acteurs extérieurs sont actuellement la Russie et la Turquie.

Si la Turquie a toujours soutenu l'Azerbaïdjan, elle a récemment intensifié son engagement dans la région sous la forme d'exercices conjoints, entre autres, selon M. Oskanian.

Une explication possible de l'intérêt accru de la Turquie serait de créer une pression contre la Russie dans "ce qu'elle prétend être sa propre arrière-cour", précise-t-il.

Une autre explication pourrait être que des facteurs internes sont en jeu, déclare le chercheur. "Les deux Etats sont des pays turciques parlant des langues similaires, mais il y a aussi une importante diaspora azerbaïdjanaise en Turquie". De plus, "l'image de la Turquie aidant son frère azerbaïdjanais joue bien sur le plan intérieur pour Erdogan".

La Russie a une position plus équivoque et a armé les deux parties dans le passé, indique M. Oskanian. Bien qu'elle fasse partie d'une alliance formelle avec l'Arménie appelée Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), celle-ci ne s'étend pas au Haut-Karabakh.

Moscou a des liens avec les deux parties et est désireuse de garder les choses sous contrôle mais n'est pas non plus intéressée par une solution définitive au conflit, selon le chercheur.

"Le Haut-Karabakh est un conflit qui crée des divisions dans le Caucase du Sud. C'est la seule raison pour laquelle la Géorgie, l'Azerbaïdjan et l'Arménie ne peuvent pas coopérer de manière trilatérale. Cela crée un point de pression que la Russie a utilisé dans une approche 'diviser pour mieux régner' dans la région".

Que pourrait-il advenir de cette poussée de violence ?

"Je pense qu'il y a des risques que des puissances extérieures soient attirées", a fait observer à Euronews Laurence Broers, membre associé du programme Russie et Eurasie de la Chatham House.

Il pense que la Turquie "se trouverait dans une position délicate si l'Azerbaïdjan ne réussit pas sur le champ de bataille dans les prochains jours, car alors le sens réel de son soutien sera remis en question".

Il en va de même pour la Russie, en ce qui concerne les forces arméniennes, ajoute l'expert.

Sergey Markedonov, chercheur principal au Centre pour la sécurité euro-atlantique de l'Institut d'Etat des études internationales de Moscou, estime qu'un facteur clé à surveiller est de savoir combien de temps les deux parties sont prêtes à poursuivre la confrontation et "à quel point l'escalade est importante".

Un autre facteur est de savoir si la flambée de violence va s'étendre en direction du Nakhitchevan et de Tavush à la frontière entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan.

"Ce serait une situation complètement différente", souligne M. Markedonov. "Un affrontement direct entre deux Etats indépendants, où il y a des obligations d'alliés, de la Turquie d'une part, et de l'OTSC et surtout de la Russie, d'autre part. (...) Bien sûr, ce serait le scénario le plus indésirable. Je pense que les partis essaient d'éviter cela aujourd'hui, mais la logique derrière la lutte peut être assez imprévisible".

Et si Erevan reconnaissait l'indépendance du Haut-Karabakh ?

Pour Alexei Malashenko, les récentes menaces d'Erevan de reconnaître officiellement l'indépendance de la région ne changeront rien ; il pense que si cela se produit, le territoire resterait sous le contrôle arménien de facto.

D'un autre côté, M.Oskanian a déclaré qu'une telle décision "déclencherait une tempête diplomatique", et représenterait un "geste majeur de la part de l'Arménie". Il ne voit pas Erevan faire cela, à moins que les combats ne s'intensifient considérablement ou ne s'étendent sur plusieurs mois ou plus.

Un accord est-il envisageable ?

"Beaucoup de solutions différentes ont été proposées ... chacune de ces options, de différentes manières, est inacceptable pour les parties", rappelle M. Broers.

Selon lui, il n'est "pas très surprenant que la diplomatie n'ait pas réussi" car il est difficile de faire avancer une solution diplomatique dans le contexte d'une "course aux armements régionale et d'escalades répétées".

Toujours selon M. Broers, il y a eu un manque d'engagement et d'attention de la part de la communauté internationale dans le conflit ainsi que dans les demandes de solution pacifique.

M. Malashenko pense lui qu'une conférence internationale entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan pourrait être une bonne solution pour réduire les tensions dans la région. "La Turquie, la Russie, certains pays européens et les Etats-Unis pourraient prendre part à ces négociations", explique-t-il.