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A mi-parcours de Cannes 2021, tour d'horizon des prétendants à la Palme d'or

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Par Frédéric Ponsard
Tapis rouge du Palais des Festivals, Cannes
Tapis rouge du Palais des Festivals, Cannes   -   Tous droits réservés  Frédéric Ponsard, euronews
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Le Festival de Cannes 2021 n'a pas la même saveur que les éditions précédentes, le serial-killer Covid-19 est passé par là, fermant de nombreux mois les salles de cinéma, et transformant les pratiques de consommation des spectateurs qui se sont habitués aux plateformes et aux petits écrans.

C’est donc un retour du film en salles que l’on célèbre ici, même si concomitamment l’exploitation cinématographique a beaucoup de mal à remonter la pente après la pandémie et que, de moins en moins, nous regarderons les films dans une salle de cinéma.

L’an dernier en mai, ce sont les sangliers qui se promenaient la nuit sur la Croisette et non pas les festivaliers la tête dans les étoiles. Personne n'a pu faire ce qu'il voulait en mai cette année non plus, et nous voici en juillet 2021, sous la chaleur estivale de la Côte d’Azur, 30° à l’ombre.

Le tempo n’est pas le même avec la météo, d'autant que se rajoute cette année les contrôles du Pass sanitaire ou d’attestation de test PCR de moins de 48h. Signe des temps aussi, le billet réservé en ligne est obligatoire, y compris pour les journalistes. Des petites règles digitales auxquelles il faut se soustraire, sinon, pas d’entrée dans le Palais. Les habitudes sont vite prises, et la fluidité retrouvée pour enchaîner les séances.

Le rythme de projection est soutenu car cette année la compétition est pléthorique, 24 films, dont beaucoup durent deux heures voire trois. C'est le cas du film de la cinéaste hongroise Ildiko Enyedi, L’Histoire de ma femme.

A mi-parcours, ou presque, aucun film ne peut encore prétendre à une Palme d’or d’or tant le nombre de longs-métrages encore à venir et les auteurs en présence est important : Jacques Audiard, Ashgar Fahradi, Kirill Serebrennikov, Nabil Ayouch, Bruno Dumont, Wes Anderson, entre autres, seront présents - sauf le cinéaste russe Serebrennikov, retenu par Poutine en Russie, celui que Spike Lee a nommé un « gangster » dans la conférence de presse d’ouverture du festival.

En attendant, j’ai pu voir tous les films (à l’exception du film Bergman Island de Mia Hansen-Love) présentés jusqu’à dimanche soir où par hasard le film de Nanni Moretti partageait l'affiche avec la finale de l'Euro. En tout cas, à mi-parcours, onze films sont au compteur, gage certain d'un tour du monde immobile de la planète. Horizons, univers, personnages et époques se succèdent et se chevauchent, sans fracas, chacun se faisant un peu l’écho kaléidoscopique de ce que le cinéma nous envoie du monde.

Coup de coeur

Compartiment 6 de Juho Kuosmanen

Le second film du finlandais Kuosmanen, à peine 40 ans, a apporté sur la Croisette un vent de fraîcheur bienvenue du grand nord russe. Le seul véritable film qui se détache pour l’instant des autres pour prétendre à une Palme, tant par la maîtrise de son cinéma que par une histoire diablement bien écrite et interprétée.

Le film s’ouvre dans un grand appartement moscovite où les gens discutent littérature boivent et rient au son de Love is the Drug par Roxy Music et Voyages, voyages de Desireless, le programme est donné. Nous sommes chez Irina, professeur de littérature, qui présente à ses amis sa compagne finlandaise, Laura, archéologue, qui s’apprêtent à faire un voyage dans le grand nord russe pour aller voir des pétrographes.

Ce que Laura ignore, c’est qu’elle va rencontrer Ljoha dans le compartiment 6 du train où elle a réservé une place, un jeune homme rustre et impulsif qui manque de la violer, complètement ivre. Bref, ce n’est pas le passager idéal, et pourtant… Le trajet qui semble au départ éprouvant pour deux humains que tout oppose se transforme en rencontre de deux solitudes aux confins du monde.

Compartiment 6 est porté par une mise en scène précise et dynamique, qui nous fait vivre le voyage de l’intérieur, saisissant aussi les paysages fugaces et les gares glauques à travers le caméscope de l’héroïne. Un caméscope volé, tous ces souvenirs envolés, Laura ira se perdre jusqu’aux rivages de l’Océan Arctique avec Ljoha pour enfin trouver sa liberté et tomber les masques.

Un film initiatique et existentielle grandement recommandable.

Coup de soleil

Lingui, les liens sacrés de Mahomat-Saleh Haroun

Le Tchad est loin d’être un pays connu sur la carte du cinéma mondial, et c’est une chance que des francs-tireurs comme Haroun puisse encore arriver à produire quelques films parlant de ce pays d’Afrique centrale, coincé entre Sahel et Sahara. Ici, il nous raconte la vie d’Amina, mère-célibataire peu respecté du fait de son statut. Lorsque sa fille Maria tombe enceinte, elle voit le destin se reproduire et va combattre pour que sa fille puisse se faire avorter.

Cela aurait pu être un film au discours pesant, et c’est le contraire qui se passe, c’est un film de guerrière que nous livre Haroun, dans un pays marqué par la religion et le patriarcat, il nous donne une belle leçon de « girl power » avec deux actrices mère et fille qui ont séduit les festivaliers par leur force et leur fraîcheur.

Voici un film qui ne devrait pas être oublié au palmarès.

Coup de poing

La Fracture de Catherine Corsini

Tourné entre deux confinements, et se passant pendant les manifestations des gilets jaunes, La Fracture est un film qui nous happe dès les premières scènes pour ne plus nous lâcher jusqu’à la fin. Le mérite en revient à une mise en scène au scalpel et un montage syncopée, donnant au spectateur le sentiment d’être pris avec ces personnages qui se retrouvent pour des motifs différents coincés à l’hôpital.

Les acteurs font mouche, Valeria Bruni-Tedeschi en tête, dans un registre de femme amoureuse aussi attachante qu’insupportable, et Pio Marmaï en chauffeur routier gilet jaune prêt à en découdre avec tout le monde. Catherine Corsini fait de l’hôpital une cocotte minute prête à exploser à chaque instant, avec un personnel soignant débordé et au bord de la crise de nerfs, et des patients venus d’horizons différents mais qui, au final, dressent un portrait assez fidèle de la société française.

Coup de frein

Drive my car de Ryusuke Hamaguchi

Drive my car de Ryusuke Hamaguchi est l’une des ses pépites qui se mérite à Cannes et qui est comme une sorte de respiration dans le rythme effréné du festival. Hamaguchi n’est plus un inconnu et commence même à devenir l’un des noms incontournables du cinéma japonais. Avec Senses et Asako I & II, il s’est fait connaître en Europe avec des films en demi-teinte, avec un brin de mélancolie où les sentiments affleurent au fil du temps que prend le film (Drive my car fait 3 heures) pour nous faire rentrer dans la psyché des personnages, souvent mutiques et porteurs de secrets.

Ici, le personnage principal est un metteur en scène qui vient de perdre sa femme qui le trompait. Il va se reconstruire en écoutant en voiture les cassettes où il répète avec elle, Oncle Vania de Tchekhov. Il ne conduit pas la voiture, c’est une jeune femme qui lui sert de chauffeur, et métaphoriquement, va le conduire sur la nouvelle route de sa vie. Délicat, subtil, Hamaguchi arrive a capter ce qui est souvent le plus difficile : l’indicible des sentiments.

On espère que le jury ne l’oubliera pas au palmarès !

Coup de blues

Annette de Léos Carax

C’est le film monstre que tout le monde attendait, et de ce côté là, on peut dire que l’on est pas déçus sur la nature du dernier film de Carax. Annette est un film d’auteur avec un budget de blockbuster, lui donnant un aspect bâtard certainement voulu par le cinéaste.

Carax a évidemment un grand sens du cinéma, certaines séquences sont époustouflantes, comme la scène d’ouverture où l’on part d’un studio d’enregistrement avec le metteur en scène aux manettes jusque dans les rues de Los Angeles avec les futurs protagonistes du film, ou encore les scènes de moto dans le désert filmées la nuit. Entre ses moments de bravoure, les tableaux s’enchaînent, mais l’émotion nous quitte petit à petit et l’on a du mal à s’attacher à ce couple de stars improbable qui va avoir un enfant « pas comme les autres ».

Annette est un film d’artifices, et Carax a le mérite d’assumer pleinement ses choix. Il nous montre le carton pâte comme les fils de ses marionnettes, il isole ses personnages du réel et les fait évoluer dans un monde dont lui seul a les commandes. Et puis il y a quelques obstacles insurmontables comme celui de faire passer Marion Cotillard pour une chanteuse d’opéra soprano, la marche est trop haute. Adam Driver est par contre complètement convaincant et très à l’aise dans le rôle d’un personnage haïssable.

Le conte sera cruel pour les personnages du film, mais le message délivré est au final si naïf (la violence et la luxure, c’est mal) qu’il en devient sans résonance. Le film a un côté déshumanisé qui met mal à l’aise. Le cinéma de Carax semble désormais hors monde et hors d'atteinte.

Coup de gueule

Flag Day de Sean Penn

Le seul intérêt du film est la présence de la fille de Sean Penn (et Robin Wright), Dylan Penn, pleine de grâce pour interpréter une fille qui voit son père s’abîmer dans ses mensonges et sa mauvaise vie. Adapté des mémoires d’une journaliste dont le père était braqueur de banques, le film est surtout pour Sean Penn l'occasion de mettre en valeur sa fille, avec une mise en scène paresseuse faisant ressembler parfois le film a une pub pour Budweiser. Le problème aussi est que Sean Penn en fait des tonnes en père irresponsable, fumant à peu près une cartouche de clopes pendant le film, et grimaçant à la moindre scène... on frôle l’insupportable.

Coup de chaud

Benedetta de Paul Verhoeven

Annoncé déjà en sélection l’an dernier, le cinéaste hollandais passé par Hollywood (Liaison Fatale, Starship Troopers, Show Girl) revient avec un film sulfureux qui raconte l’histoire plus ou moins romancée de Soeur Benedetta, nonne dans l’Italie du XVIIème siècle, et persuadée d’être l’épouse de Jésus.

Entre foi et désir pour une jeune nonne, Benedetta va aller d’hallucination mystique en découverte de son corps, les voies du seigneur n’étant pas si impénétrables que ça. Le blasphème n’est plus de mise pour la religion catholique qui en a vu d’autres, et Verhoeven se permet, non sans humour, de mettre dans les mains de ses novices un godemichet dont l’extrémité n’est autre… que la Sainte Vierge !

Virginie Efira, telle une prêtresse païenne, se balade nue, et fait parler le Christ par sa bouche dans une scène qui n’est pas sans rappeler l’Exorciste ! Avec aussi Charlotte Rampling en "Portière de nuit" repentante et Lambert Wilson en prélat rongé par la peste et la haine de soi. Bref, le cinéaste est en roue libre, mais sans jamais tomber dans le ridicule, frôlant le grand guignol sans jamais y céder, mettant ses artifices scénaristiques au service d’une histoire qui pourfend l’hypocrisie de la religion, et sa haine du corps. Un film salvateur au final.

Coup de mou

Le Genou d’Ahed de Nadav Lapid

L’intérêt de Cannes, c’est de présenter au monde des films qui n’auraient certainement pas eu cet écho sans une sélection en compétition pour la Palme d’or. Nadav Lapid n’est pourtant pas un inconnu, il a même remporté un Ours d’or pour son dernier film, Synonymes, un film d’auteur où le cinéaste se mettait en scène lui-même, à la recherche de son identité de citoyen juif errant, opposant farouche au régime colonisateur israélien.

On retrouve dans le Genou d’Ahed, cette même approche politique, le titre est une référence à cette jeune palestinienne Ahed Tamini, devenue icône de la résistance après avoir giflé un soldat israélien.

Ici, il fait jouer à un comédien et chorégraphe Avshalom Pollak, son double cinématographique, personnage à la limite du détestable qui catalyse la radicalité du propos de Lapid.

Coup pour rien

Tout s’est bien passé de François Ozon

Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier

Tre Piani de Nanni Moretti

Ozon et Moretti sont des habitués du festival, mais leur nouvel opus respectifs déçoivent, sans que leurs films ne soient non plus honteux.

Dans Tout s’est bien passé, Ozon aborde la question de l’euthanasie, à travers l’adaptation du roman d’Emmanuelle Bernstein sur son père qui voulait en finir après avoir subi un AVC.

Ici , c’est Sophie Marceau et André Dussollier qui s’y collent, deux Rolls-Royce d’acteurs (avec aussi Géraldine Pailhas, Charlotte Rampling et Eric Caravaca, excellents tous les trois) qui sauvent largement le film de l’ennui.

Pour Nanni Moretti, c’est plus compliqué. Tre Piani est peut-être l’un de ses moins bons films, sans relief humoristique véritable, ni intention de dépasser le cadre fixer par son dispositif cinématographique initial.

C'est la première fois que Moretti n'écrit pas son scénario, et on ressent la distance de facto prise par le cinéaste avec son texte qui ne semble pas lui appartenir complètement. On a l’impression que Nanni fait du surplace, et c’est sûr, il n’aura pas cette année une seconde Palme d’or pour ce film mineur.

Enfin, Julie (en 12 chapitres) du scandinave Joaquim Trier est un film sans surprise, si ce n’est la belle prestation de l’actrice Renate Reinsve, dans chaque plan du film ou presque. Mais l’ennui pointe néanmoins rapidement dans cette chronique douce-amère, portrait éclatée d’une trentenaire en quête de sens et d’amour qui oscillera entre rires et larmes, espoirs déçus et surprises bienvenues.

Là aussi, un film mineur d’un réalisateur que l’on avait connu plus inspiré et profond pour Oslo, un 31 août. Ici, l’éphémère l’emporte, et le spectateur reste simplement avec l’image d’une actrice qui porte à bout de bras un film qui, sans être poussif, n'en reste pas moins attendu.