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Le chef de la diplomatie iranienne : "nous n'avons jamais été aussi proches d'un accord"

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Par Babak Kamiar
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Hossein Amir Abdollahian
Hossein Amir Abdollahian   -   Tous droits réservés  euronews

Des députés iraniens ont appelé dimanche leur gouvernement à obtenir des "garanties" de la part des pays occidentaux participants aux négociations à Vienne sur le programme nucléaire de Téhéran.

Cette déclaration intervient au moment où l'Iran et les membres permanents du Conseil de sécurité (Chine, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Russie) plus l'Allemagne, sont réunis à Vienne pour tenter de sauver l'accord de 2015. Celui-ci offrait un allégement des sanctions à Téhéran en échange de restrictions sur son programme nucléaire.

Où en sommes-nous dans les négociations de Vienne pour un nouvel accord sur le nucléaire iranien ? Quelle est la place de l’Union européenne dans la nouvelle politique étrangère de l'Iran ? Et quelles sont les relations de Téhéran avec ses voisins, en particulier avec les talibans et l'Arabie Saoudite ? Pour répondre à ces questions, Euronews s'est entretenu à Munich, avec le ministre iranien des Affaires étrangères, Hossein Amir-Abdollahian.

Nous avons également évoqué, avec lui, la question des Iraniens résidants à l'étranger qui craignent de revenir en Iran.

Babak Kamiar, Euronews: Pouvez-vous nous expliquer très clairement et brièvement ce que vous entendez par "le sérieux de l'Iran" lors de ces négociations ? Et selon vous, ce que vous appelez les "initiatives iraniennes" lors de ces pourparlers, peuvent-elles avoir un impact concret dans la vie des Iraniens et peuvent-ils espérer obtenir un résultat bientôt ?

Hossein Amir-Abdollahian, Ministre iranien des Affaires étrangères :

Depuis le début, pour aborder les pourparlers de Vienne, le gouvernement d’Ebrahim Raïssi a eu un objectif clair et précis. 

Soit nous n'allons pas du tout commencer ces négociations, soit si nous entamons ces négociations, nous devons nous assurer de l'existence d'une certaine cohérence entre la façon dont ces négociations sont menées à Vienne et l'approche réaliste du gouvernement iranien.

En effet, nous ne sommes pas venus à Vienne pour faire de la figuration, mais bien pour parvenir à un accord. Et je crois que nous n'avons jamais été aussi proches d'un tel accord.

Nous pensons que si les pays occidentaux voient ce qui se passe à Vienne de manière plus réaliste, en moins de quelques heures, nous pourrons finaliser l'accord.
Hossein Amir-Abdollahian
Ministre iranien des Affaires étrangères

Euronews : C'est une bonne nouvelle que vous soyez si proche d’un accord. Mais pour être plus précis. Quand est-ce que les Iraniens pourront avoir une amélioration de leur pouvoir d’achat ?

Nous parlons de la politique, mais il y a un autre aspect du sujet, et je pense que vous en êtes conscient aussi. Avec un Iran isolé, il y a beaucoup de gagnants, mais un principal perdant : le peuple iranien, et surtout les classes inférieures.

Il semble maintenant qu'un accord soit attendu dans les jours ou les semaines à venir. Mais avez-vous un calendrier plus précis, je serais très heureux de l'apprendre ici.

Hossein Amir-Abdollahian :

Tout d'abord, je tiens à corriger quelque chose. Nous ne pensons pas que l'Iran soit un pays isolé. Les sanctions unilatérales et illégales des États-Unis, nous ont causé des problèmes. Et à cause de l’inaction du Royaume-Uni, la France et l'Allemagne, depuis 2015, l’Iran a, en effet, dû faire face à certaines difficultés. Mais malgré tous les efforts, même sous l'administration Trump et avec sa campagne de "pression maximale" contre la République islamique d'Iran, personne n’a réussi à isoler Téhéran.

Vous m'avez demandé s'il y aura un impact concret dans la vie des gens et sur leur pourvoir d’achat. Écoutez, nous approchons d’un accord et il reste quelques questions qui sont nos lignes rouges. Jusqu'à présent, nous avons pris des initiatives et fait preuve de flexibilité lors de ces pourparlers.

Si nous disons que nous sommes plus proches que jamais de l'accord, c'est parce que nous avons informé les Américains par des intermédiaires et que les trois pays européens ont également été informés par mes collègues à Vienne ou par moi-même. Nous leur disons très clairement que c'est à leur tour et qu'il est temps de voir de la créativité et de la flexibilité du côté occidental.

Nous pensons que si les pays occidentaux voient ce qui se passe à Vienne de manière plus réaliste, en moins de quelques heures, nous pourrons finaliser l'accord. Donc, pour nous, la fixation d'un calendrier exact pour l'accord est entre les mains de la partie occidentale. Ça dépend donc de leur engagement.

Nous resterons à la table des négociations avec sérieux malgré le fait que les Occidentaux, à plusieurs reprises au cours de ces négociations difficiles, ont évoqué la possibilité de quitter la table.

Lors d'un entretien que j'ai eu avec Josep Borrell, en marge de la conférence sur la sécurité de Munich, je lui ai fait savoir que mes collègues étaient sérieux et motivés pour parvenir à un accord urgent et satisfaisant, et qu’ils resteront à Vienne le temps qu’il faut.

Toutefois, si l'Occident ne fait pas preuve de flexibilité et ne prend pas d’initiative, il sera responsable de l'échec des négociations.

Les Américains envoient des messages qui expriment leur bonne volonté et le même jour, ils imposent de nouvelles sanctions contre certains de nos citoyens et fonctionnaires.
Hossein Amir-Abdollahian
Ministre iranien des Affaires étrangères

Euronews : Pour éviter ce qui s'est passé avec Donald Trump, vous avez demandé plus de garanties, notamment un engagement politique comme une déclaration officielle. Mais, ne pensez-vous pas que si les entreprises américaines venaient en Iran, vous auriez une garantie plus forte ?

Hossein Amir-Abdollahian :

Je pense que l'un des problèmes que nous avons rencontrés dans l’accord sur le nucléaire iranien, concernait le rôle des entreprises américaines et aussi la place du dollar en circulation dans le système bancaire. Les Américains, même pendant l'accord de 2015, ont imposé certaines restrictions dans ce domaine. C’est pourquoi, quand nous recevons systématiquement des messages évoquant les bonnes volontés du président Joe Biden et que nous les comparons aux actions du président américain et son administration, nous réalisons qu’il y a un véritable paradoxe. D'une part, ils envoient des messages qui expriment leur bonne volonté et d'autre part, au même moment, voire le même jour, ils imposent de nouvelles sanctions contre certains de nos citoyens et fonctionnaires.

Par conséquent, ce qui compte pour nous, c'est le comportement des Américains. Nous les jugerons en fonction de leurs actions.

Euronews : Est-ce qu’avoir une relation forte et cohérente avec l'Union européenne, notamment dans les domaines de la finance et du commerce, est toujours une priorité de la politique étrangère de l'Iran ou ça n'est plus aussi important que par le passé ?

Hossein Amir-Abdollahian :

"La politique étrangère du nouveau gouvernement iranien, qui est populaire et réformiste est basée sur une doctrine de politique étrangère équilibrée, avec une diplomatie active et axée sur la coopération intelligente et des échanges judicieux.

Nous gardons un œil sur toutes les régions du monde, y compris le continent européen. Nous sommes effectivement intéressés par le développement de nos relations avec ces pays. Et nous l’avons clairement dit à nos homologues français, britanniques et allemands, que malgré l'importance de nos liens avec eux, nous ne réduisons pas l'Europe à ces trois pays. Nous avons donc un plan indépendant pour développer et améliorer nos relations avec chacun des pays européens et nous continuons à prendre cela très au sérieux."

Euronews : Êtes-vous contre l'idée d'avoir un bureau de l'Union européenne à Téhéran ? En avez-vous déjà parlé avec Josep Borrell ?

Hossein Amir-Abdollahian :

Ce sujet a été évoqué à plusieurs reprises. Récemment, même le ministre finlandais des Affaires étrangères, lors de sa visite en Iran, m'a interrogé à ce sujet. Mais, lorsque je regarde les archives, je me rends compte que chaque fois que nous étions proches de l'ouverture d'un bureau de l'UE en Iran, il y avait une crise artificielle en Europe contre la République islamique d'Iran. Nous avons donc compris que, malgré notre bonne volonté d'ouvrir le bureau européen, nous serons toujours confrontés à une crise artificielle provoquée par l'Europe, et ce, avant même l'ouverture du bureau. Par conséquent, cela n’aide pas à améliorer la situation, mais je pense que l'idée est toujours sur la table et doit être poursuivie.

Euronews : Lors de vos entretiens à Munich, vous avez à nouveau évoqué la possibilité d'échanger des prisonniers. J'aimerais savoir si un accord a été conclu, et s'il ne concerne que les prisonniers américains, ou s'il inclut aussi les Européens, notamment les binationaux, qui sont actuellement emprisonnés en Iran.

Hossein Amir-Abdollahian :

Il y a un nombre très limité d'Iraniens ayant la double nationalité qui sont malheureusement impliqués dans des affaires d’espionnage. Ils l'ont reconnu et leur espionnage a conduit à de grands désastres. Par exemple, l'un de ces Iraniens possédant la double nationalité a travaillé pour le Mossad, et à cause de son crime, certains scientifiques iraniens ont été assassinés.

La justice iranienne ne peut donc pas ignorer ces crimes. Cependant, l'année dernière, nous avons conclu un accord pour l'échange d'un certain nombre de prisonniers, parmi eux il y avait des Américains, des Britanniques et des ressortissants d'autres pays. Nous nous sommes mis d'accord sur le nombre et la date, mais malheureusement, à la dernière minute, les Américains ont suspendu l'accord. Nous avons annoncé que nous étions prêts à échanger les prisonniers dès que l'autre partie serait prête, que ce soit à l'issue des négociations de Vienne ou en marge de celles-ci. En réalité, nous considérons cette question comme étant de l’ordre humanitaire. Nous ne voyons aucune nécessité de faire un lien entre ce dossier et les pourparlers de Vienne.

Euronews : Le n°2 mondial des échecs, Alireza Firouzja, est d'origine iranienne et il a récemment été photographié avec le Premier ministre français Jean Castex. Il est né en Iran, mais il a reçu la nationalité française. La fuite des cerveaux est-elle un vrai problème pour votre gouvernement ? N’auriez-vous pas préféré que ce génie des échecs prenne cette photo en Iran, le pays où il est né ?

Hossein Amir-Abdollahian :

Concernant les élites iraniennes, nous avons une vraie stratégie et une politique pour leur retour. Ces gens ont une vraie influence partout dans le monde, et ils sont reconnus dans de nombreux domaines. Bien sûr, nous ne voulons pas non plus priver le monde des apports fournis par les élites iraniennes. Mais encourager ces personnes à revenir au pays, fournir les conditions nécessaires pour que le peuple Iranien aussi puisse profiter de leurs réalisations, leurs connaissances et leurs capacités dans divers domaines, sont l'une de nos préoccupations les plus sérieuses.

Sur le site internet du ministère des Affaires étrangères, nous avons récemment ajouté une section pour faire face au phénomène de ''l'Iranophobie''.

Vous savez, le nombre d’Iraniens qui ont des problèmes en venant en Iran est extrêmement faible par rapport aux centaines de milliers d’Iraniens qui voyagent chaque année en Iran, et qui ne rencontrent absolument aucun problème.

Mais les médias occidentaux ont exagéré ces quelques exemples d’Iraniens qui craignent de venir en Iran, et de ne pas pouvoir en repartir.

Euronews : Vous aviez promis que les Iraniens pourraient retourner en Iran et voyager en toute tranquillité. Qu’en est-il de cette promesse ? Parce que depuis, certains d’entre eux ont été interrogés à l’aéroport de Téhéran. Je ne sais pas si c'était intentionnel ou accidentel.

Hossein Amir-Abdollahian :

Sur le site internet du ministère des Affaires étrangères, dans la page où nous fournissons des services consulaires, nous avons ajouté une section intitulée "Questions sur le voyage". Tous les Iraniens peuvent partager des informations très limitées sur eux-mêmes, et demander au ministère des affaires étrangères, s’ils peuvent voyager en Iran sans problème.

Euronews : Donc, si une personne est informée via ce site qu'elle peut voyager librement en Iran. Elle peut venir les yeux fermés, pouvez-vous le garantir?

Hossein Amir-Abdollahian :

Nous répondons dans un délai maximum de 10 jours. Cette réponse se fait en coordination avec la justice et les services de sécurité et de renseignements du pays, donc nous sommes bien responsables de notre réponse.

À ce propos, je voudrais vous parler d’un exemple concret qui est arrivé récemment. Un Iranien, qui avait fait la demande, avait reçu la confirmation du ministère des Affaires étrangères qui garantissait son retour dans son pays de résidence.

Le mois dernier, cette personne a informé notre consulat général qu’il a eu un problème avec son passeport à l'aéroport. Moi-même et mon adjoint du service consulaire, l’avons appelé et nous avons compris que c’était qu’un simple problème de formalité qui le préoccupait. Nous lui avons alors dit d’aller récupérer le lendemain son passeport, en lui assurant que son passeport sera prolongé sans aucun problème.

Euronews : Je voudrais maintenant évoquer la question des relations de l'Iran avec ses voisins. Le premier sujet concerne la relation avec les talibans. Aujourd’hui, il n'est pas clair si Téhéran reconnait le gouvernement taliban ou s'il attend de suivre la communauté internationale.

**Le deuxième sujet concerne, la relation avec l'Arabie Saoudite. La monarchie pense toujours que les pourparlers n'ont pas été fructueux et n'ont pas eu d'impact significatif. **

Enfin j’aimerais évoquer un troisième sujet pour que vous puissiez répondre aux trois ensemble. Le président turc, Recep Tayyip Erdogan a signé 13 accords commerciaux majeurs avec les Émiratis. Et maintenant, l'Irak cherche une alternative au gaz iranien. Il négocie avec le Qatar et d'autres pays.

Dans le cadre de votre politique qui donne "une priorité aux pays voisins ", comment évaluez-vous la relation de l’Iran avec ses pays ?

Hossein Amir-Abdollahian :

Permettez-moi de vous répondre très brièvement. Dans le cas de l'Afghanistan, nous sommes en contact avec les responsables du gouvernement de transition, et d'ailleurs, il y a environ deux mois, le ministre des Affaires étrangères de l'Afghanistan est venu à Téhéran. Au cours des discussions, nous leur avons clairement fait savoir que le critère pour que nous puissions reconnaître le nouvel Etat d’Afghanistan, est de former un gouvernement inclusif avec la participation de tous les groupes ethniques du pays.

Nous avons une frontière commune de 900 km avec l’Afghanistan. Chaque jour, plus de 5 000 enfants, femmes et hommes afghans arrivent à nos frontières, et leur nombre continue d’augmenter. Le nombre de réfugiés afghans entrant en Iran est très élevé. En raison des problèmes de sécurité à nos frontières, nous sommes en contact avec le gouvernement de transition. Notre ambassade en Afghanistan est aussi active. Mais au sujet de la reconnaissance, nous leur avons dit très clairement que cela dépendait de la formation d'un gouvernement représentatif des populations dans le pays.

Dans le cas de l'Arabie Saoudite, nous nous félicitons de la normalisation des relations entre les deux pays. Le mois dernier, trois de nos diplomates se sont installés à Djeddah dans le cadre de l'Organisation de la coopération islamique. À mon avis, ce geste, qui résulte de l'accord conclu lors de nos précédents entretiens avec l'Arabie saoudite à Bagdad, montre qu'il y a un véritable progrès.

Pour le rôle de l'Irak, je voudrais souligner que chaque pays a sa place et ses propres capacités. Aucun pays ne peut remplacer la République islamique d'Iran. Chaque pays dispose de capacités qui lui sont propres et les utilise comme elle l’entend.

Mais penser que l'Irak est en train de replacer l’Iran pour ses besoins en gaz, n'est pas une évaluation juste selon moi. Bien sûr, la levée des sanctions pourrait permettre à l'Iran de retrouver sa place normale dans les domaines économique et commercial.

Le peuple iranien dispose d’une grande force et une résilience qui lui a permis de résister aux dures sanctions de ces 43 dernières années. Mais nous, à Vienne, nous essayons de nous débarrasser des sanctions unilatérales et illégales des États-Unis. Toutes les parties reviennent à leurs engagements. J'espère que dans cette nouvelle phase, nous pourrons voir une coopération bilatérale plus importante, plus complète et plus efficace avec les différents pays, au niveau régional et international. En tout cas, nous sommes très optimistes pour à l'avenir."