Migrations : Antonio Vitorino appelle tous "les États à travailler ensemble"

Migrations : Antonio Vitorino appelle tous "les États à travailler ensemble"
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Par Anelise Borges
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Le premier trimestre 2023 a été le plus meurtrier pour les migrants traversant la Méditerranée depuis 2017. Dans ce numéro de The Global Conversation, la reporter d'euronews, Anelise Borges, s'entretient avec le Directeur général de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM).

Le nombre de demandeurs d'asile arrivant en Europe a explosé. Plus de 40 000 personnes sans papiers ont traversé la Méditerranée depuis le début de l'année. Il s’agit de l'un des nombres les plus élevés depuis la crise migratoire de 2015. Au cours premier trimestre 2023, quelque 700 d'entre eux sont morts ou ont été portés disparus. Dans ce numéro de The Global Conversation, Anelise Borges, correspondante internationale d'Euronews, s'entretient avec Antonio Vitorino, directeur de l’Organisation internationale pour les Migrations des Nations unies (OIM). 

Anelise Borges, euronews Correspondant international d'Euronews

Il ne s'agit pas d'une nouvelle crise imminente, mais d'un nouveau chapitre d'une crise qui j’ai l’impression se déroule en Europe depuis plus de huit ans maintenant. Que constate votre organisation spécifiquement en Méditerranée centrale ?

Antonio Vitorino, directeur de l’Organisation internationale pour les Migrations des Nations unies (OIM)

"La Méditerranée centrale a toujours été une voie d'accès de plus en plus importante vers l'Europe. Même pendant la pandémie, les chiffres n'ont cessé d'augmenter. Et comme vous l'avez dit, les chiffres des trois premiers mois de cette année sont quatre fois plus élevés que ceux de l'année dernière, à la même période. Il est donc évident qu'il existe un certain nombre d'itinéraires vers l'Europe qui aujourd'hui se terminent principalement en Italie. Et l'Italie est surchargée et sous pression."

Anelise Borges, euronews

J'aimerais revenir sur ce que l'OIM a publié : "Les retards dans les sauvetages menés par les États sur la route de la Méditerranée centrale ont été un facteur dans au moins six naufrages cette année, entraînant la mort d'au moins 127 personnes. L'absence totale de réponse au cours d’une septième opération de sauvetage a elle coûté la vie à au moins 73 personnes." Diriez-vous que les gouvernements européens ont du sang sur les mains ?

Antonio Vitorino, directeur de l’Organisation internationale pour les Migrations des Nations unies (OIM)

"Je pense qu'il est urgent que les États membres de l'Union européenne prennent au sérieux une proposition que la Commission a elle-même présentée afin d'aborder les trois questions clés qui sont en jeu : tout d'abord, il faut empêcher les gens d'embarquer - pour des voyages dangereux - et cela dépend de la coopération avec les pays de départ. Deuxièmement, une initiative publique en matière de recherche et de sauvetage est nécessaire - nous ne pouvons pas laisser cela aux seules ONG - et nous devons bien sûr empêcher les gens de mourir en Méditerranée. Troisièmement, et c'est très important, il faut que les points de débarquement soient définis, car les migrants ne peuvent pas simplement se rendre dans le port le plus proche. Enfin, il faut mettre en place un processus de relocalisation rapide pour ne pas surcharger les pays qui sont géographiquement exposés."

Anelise Borges, euronews

Ce que vous dites sur la coordination pour l'accueil de ces personnes est intéressant ; les ports de débarquement. Je ne travaille pas sur ce dossier depuis aussi longtemps que vous, mais je suis assez découragée de voir que les années passent, mais que rien ne semble changer. C'est presque comme si je pouvais utiliser les mêmes mots, les mêmes images, pour décrire la situation année après année. Vous comprenez l'Union européenne, vous avez été commissaire pour l'UE. Pourquoi, selon vous, les choses sont-elles ainsi ? Pourquoi les gouvernements européens ne s'unissent-ils pas pour s'attaquer à ce problème ?

Antonio Vitorino, directeur de l’Organisation internationale pour les Migrations des Nations unies (OIM)

"En effet, vous avez raison. La Commission européenne a présenté une proposition de pacte sur la migration et l’asile afin d'avoir une approche et des normes communes à tous les États membres de l'UE. Il est clair que l'adoption des instruments juridiques de ce pacte n'a pas beaucoup progressé. Cela montre qu'il existe encore des différences dans la façon dont les États membres perçoivent la migration. Mais ce que je veux dire, c'est qu'aucun pays ne peut relever seul un défi. Ce n'est qu'en travaillant ensemble que nous pourrons réussir. Et pour cela, je pense qu'il est absolument nécessaire d'exercer une forte pression sur les institutions européennes et sur les États membres de l'UE pour qu'ils adoptent une approche commune."

Anelise Borges, euronews

En ce qui concerne les données que vous collectez et les zones que vous surveillez spécifiquement en Europe, y a-t-il des endroits qui vous préoccupent plus que d’autres en ce moment ?

Antonio Vitorino, directeur de l’Organisation internationale pour les Migrations des Nations unies (OIM)

"Nous avons connu une crise très grave au Bélarus, à la frontière avec la Pologne. J'ai dit très clairement que nous condamnons toute forme d'instrumentalisation des migrants et des réfugiés par un État à des fins politiques. Ce genre de situation ne peut plus se reproduire. Nous ne pouvons pas accepter ces illusions créées pour des personnes désespérées, avec cette idée de passerelles simples et rapides vers un autre pays ou vers l'Europe. C'est une violation du droit international, une violation des droits fondamentaux des migrants et des réfugiés. Et ce qui s'est passé l'année dernière ne doit pas se reproduire."

Les déplacements ont des répercussions évidentes sur la santé : perte d'accès aux services médicaux et aux médicaments, obstacles aux soins préventifs et interruption des traitements en cours.

Anelise Borges, euronews

Si l’on veut mettre en avant une idée positive que l'Europe a montré au monde lorsqu'elle s'est penchée sur les routes migratoires - et sur les options légales permettant aux gens de se déplacer - je dirais que la guerre en Ukraine a servi de bon exemple sur ce qui peut être fait lorsque les pays s'unissent et essaient de trouver un plan cohésif. Mais il y a eu beaucoup de critiques à ce sujet parce que certains, des activistes et des travailleurs humanitaires par exemple, ont évoqué un "deux poids, deux mesures"; lorsque les réfugiés nous ressemblent, lorsqu'ils ont la même religion que nous, ils sont plus facilement accueillis. Que répondez-vous à cela ?

Antonio Vitorino, directeur de l’Organisation internationale pour les Migrations des Nations unies (OIM)

"Je pense que l'utilisation de la directive de l'Union relative à la protection temporaire que j'ai proposée lorsque j'étais commissaire en 2020 et qui a été approuvée par la suite, s'est avérée être un instrument très efficace de solidarité et de soutien. Mais il s'agit d'une situation très difficile, car vous avez affaire à des personnes traumatisées par la guerre, des personnes vulnérables aux abus, à l'exploitation, en particulier les femmes et les enfants. Et il faut trouver les ressources nécessaires pour soutenir un séjour de longue durée dans les pays d'accueil, car nous sommes déjà plus d'un an après le début de l'invasion russe et les perspectives de retour en Ukraine ne semblent pas près de se concrétiser, car les gens ne pourront rentrer que lorsque les conditions de sécurité seront réunies afin de reconstruire l'Ukraine, ce qui sera grandement nécessaire."

Anelise Borges, euronews

De multiples crises se conjuguent en ce moment, mais il y en a une qui domine toutes les autres : le changement climatique. Nous en parlons depuis un certain temps déjà, les risques météorologiques pourraient être la première cause de déplacement des populations à l'avenir... Nous observons quelque 20 millions de personnes déplacées par ces phénomènes chaque année... Pensez-vous que les gouvernements comprennent le défi qui les attend et qu'ils prennent des mesures pour essayer de mettre en place un système permettant au moins d'accueillir ces personnes déplacées, fuyant leurs foyers ?

Antonio Vitorino, directeur de l’Organisation internationale pour les Migrations des Nations unies (OIM)

"Il y a plus de personnes déplacées à cause du changement climatique qu'à cause des conflits, même si, de nombreux pays doivent composer avec les deux, le réchauffement climatique et les conflits. Les deux éléments jouent donc ensemble, ils interagissent et sont des déclencheurs de déplacement. Les personnes touchées par le changement climatique sont au nombre de 20 millions par an, par exemple, au cours de la dernière décennie. Ces personnes sont, pour l'instant, principalement des personnes déplacées à l'intérieur de leur pays, mais tôt ou tard, elles franchiront une frontière internationale et deviendront, disons, des migrants climatiques. C'est pourquoi les conclusions de Charm el-Cheikh ont été importantes, car pour la première fois lors de la COP 27, il a été reconnu que le changement climatique a déjà un impact aujourd'hui puisqu’il oblige les gens à se déplacer. Nous devons leur apporter une aide vitale et trouver des solutions durables pour l'avenir."

Les migrants et les réfugiés traversent les frontières en quête de sécurité ou d'une vie meilleure. Mais des millions d'autres sont contraints de fuir leur foyer et de chercher protection dans leur pays.

Anelise Borges, euronews

Mais où en sommes-nous ? Il est bien de reconnaître qu'il y a effectivement un problème ? Mais combien de temps faut-il pour que cela se traduise en action concrète ? Et à votre avis, avons-nous ce temps ?

Antonio Vitorino, directeur de l’Organisation internationale pour les Migrations des Nations unies (OIM)

"Nous devons agir d'urgence au niveau mondial sur le changement climatique et concrètement dans les régions les plus vulnérables du monde. Et bien sûr, pour cela, nous devons miser sur l'adaptation, la limitation et le renforcement de la résilience des communautés. De nombreux pays prennent déjà ces mesures, mais l'effort requis dépasse leurs capacités. Il est donc nécessaire que la communauté internationale se mobilise pour soutenir ces pays."

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