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"Nous devons contribuer à la nature": des communautés 'épousent les glaciers' pour l'eau

Eagle's Nest Point, sur la colline Duiker, offre une vue sur la vallée de Hunza, au Gilgit-Baltistan. 14 juin 2026.
Eagle's Nest Point, sur la colline Duiker, offre une vue sur la vallée de Hunza, au Gilgit-Baltistan. 14 juin 2026. Tous droits réservés  Evelyn Ann-Marie Dom
Tous droits réservés Evelyn Ann-Marie Dom
Par Evelyn Ann-Marie Dom
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Pakistan : des communautés rurales recourent au greffage de glaciers face à la pénurie d'eau

Les plus hauts sommets du monde se trouvent dans les massifs de l’Himalaya et du Karakoram, qui appartiennent à un vaste arc montagneux traversant l’Asie. Mais derrière cette grandeur se cachent certains des écosystèmes les plus fragiles de la planète.

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À mesure que les températures augmentent, les glaciers fondent plus vite, ce qui accroît le risque de crues soudaines de lacs glaciaires et perturbe l’écoulement naturel des eaux de fonte. En se rétractant, ils libèrent aussi moins d’eau au printemps et en été, précisément au moment où les populations en ont le plus besoin.

Dans le Gilgit-Baltistan administré par le Pakistan – un territoire autonome situé dans la vaste région contestée du Cachemire –, les communautés se tournent vers une pratique autochtone appelée "greffe de glacier", ou Gang Khswa en langue locale, pour lutter contre la pénurie d’eau et s’adapter au dérèglement climatique.

Qu’est-ce que la greffe de glacier ?

La greffe de glacier est une méthode traditionnelle par laquelle des communautés de montagne créent de nouveaux glaciers artificiels en altitude afin de disposer d’une source d’eau fiable pour l’irrigation, le bétail et la vie quotidienne.

Cette technique est souvent décrite comme un "mariage de glaciers" : de la glace est prélevée sur des glaciers dits mâles et femelles, puis transportée vers un nouveau site de greffe choisi par la communauté pour donner naissance à un nouveau glacier.

Le glacier mâle est généralement gris et chargé de débris comme de la terre, du sable et des cailloux. Le glacier femelle, au contraire, est plus clair, presque transparent, dépourvu de débris et d’impuretés, et il produit davantage d’eau.

Des dizaines de porteurs récoltent des blocs de glace sur les glaciers mâles et femelles. Ils les transportent ensuite jusqu’au nouveau site de greffe, dans des paniers en bois portés sur le dos, se déplaçant en voiture tant que le relief le permet puis poursuivant à pied.

Le site idéal pour greffer un nouveau glacier doit se situer à au moins 4 000 mètres d’altitude, présenter un pergélisol important, être fortement exposé aux vents mais peu au soleil, et idéalement être orienté vers le nord, explique à Euronews le Dr Zakir Hussain Zakir, directeur de la planification et du développement à l’université du Baltistan.

Deux pots en terre remplis d’eau de l’Indus séparant des morceaux de glace
Deux pots en terre remplis d’eau de l’Indus séparant des morceaux de glace Baltistan Culture & Development Foundation (BCDF)

Une fois sur place, les habitants ont soit creusé un puits, soit repéré une cavité naturelle pour y déposer la glace. Les blocs de glace mâle et femelle y sont installés, séparés par des pots en terre remplis d’eau de l’Indus.

La glace est ensuite recouverte de couches de sciure, de charbon de bois et de noyaux d’abricot. L’opération est répétée plusieurs fois afin de créer de multiples couches qui protègent et isolent la glace.

"C’est une activité de marathon", poursuit le Dr Zakir, en précisant que le processus peut durer jusqu’à 48 heures, depuis la collecte de la glace jusqu’à sa mise en place.

"De la source jusqu’au lieu de destination, la glace doit être en mouvement continu", ajoute-t-il, expliquant qu’elle ne doit à aucun moment toucher le sol pendant le trajet.

Si le repérage du site et les préparatifs ont lieu en été, la greffe proprement dite est réalisée en octobre. À cette période, au-dessus de 4 000 mètres, les températures sont déjà passées sous zéro mais il ne neige pas encore.

Après avoir traversé plusieurs cycles de neige, le nouveau glacier commence lentement à s’étendre. Au bout d’une dizaine d’années, il s’enracine et commence à produire de l’eau. Environ dix ans plus tard, il devient une source d’eau fiable.

Le Dr Zakir évoque aussi deux techniques dérivées de la greffe de glacier : les "tours de glace" et la collecte d’avalanches.

Les tours de glace, également appelées stupas de glace en raison de leur forme conique rappelant les sanctuaires bouddhistes, servent de réservoirs conçus pour fondre plus lentement, car leur surface n’est pas entièrement exposée au soleil. Mise au point au Ladakh, la méthode consiste à faire circuler l’eau de fonte des glaciers dans des conduites souterraines avant de la projeter dans l’air glacial.

La collecte d’avalanches, une innovation récente, consiste à installer un filet dans une gorge étroite afin de capter et de stocker la neige et la glace transportées par les avalanches.

Une pratique écologique ancrée dans la tradition

Bien que la greffe de glacier n’ait été relancée que dans les années 1990, cette pratique écologique remonte à plusieurs siècles et est profondément ancrée dans les traditions, les savoirs et l’héritage des populations locales.

"L’histoire de la greffe de glacier est en grande partie orale, non écrite, même si certains ouvrages y font référence", explique à Euronews Nazir Ahmed, directeur de la Baltistan Culture & Development Foundation.

Cette pratique remonterait au XIVe siècle. D’après des récits historiques, le saint soufi persan Mir Syed Ali Hamadani aurait greffé le premier glacier comme stratégie défensive pour dissuader des envahisseurs.

Porteurs montant vers un site de greffe de glacier, transportant des blocs de glace dans des paniers en bois sur leur dos.
Porteurs montant vers un site de greffe de glacier, transportant des blocs de glace dans des paniers en bois sur leur dos. Baltistan Culture & Development Foundation (BCDF)

Ce savoir-faire unique est intimement lié aux traditions locales, qui incluent la récitation de versets du Coran, le chant d’une berceuse populaire pour le "bébé" glacier et la réalisation de rituels spirituels.

"Il existe trois mythes", explique Ahmed. "Le premier veut qu’il faille transporter la glace la nuit [...]. On dit qu’en la portant de jour, Dieu ne sera pas satisfait, car vous introduisez un nouvel objet sur ce territoire."

"Deuxièmement, lorsque vous transportez la glace, vous ne devez pas vous parler, sinon vous deviendrez muets."

"Enfin, une fois la glace enterrée là-haut, vous ne devez pas la voir pendant au moins deux ans, sinon quelqu’un mourra dans votre famille", conclut Ahmed.

Si ces croyances relèvent de la mythologie, le directeur de la fondation culturelle et patrimoniale souligne qu’elles ont aussi une fonction pratique.

Transporter la glace de nuit réduit les risques de perturbations et limite la fonte, car les températures sont au plus bas, tandis que voyager en silence aide les porteurs à garder un rythme régulier. Une fois enterrée, la glace nouvellement implantée doit rester intacte pendant plusieurs années, le temps qu’elle s’enracine correctement et qu’elle soit protégée contre toute récupération ou altération par d’autres.

La Baltistan Culture & Development Foundation (BCDF) est une organisation locale créée par les habitants du Baltistan et dédiée à la préservation et à la restauration du patrimoine, à la promotion de la culture et des traditions locales, ainsi qu’à la protection de l’environnement régional.

En 2025, la BCDF a obtenu des financements du Foreign, Commonwealth & Development Office (FCDO) du Royaume-Uni, ce qui lui a permis d’élargir ses projets.

"Dans le cadre de ce projet, nous avons greffé dix glaciers dans différents villages du Baltistan, construit six tours de glace dans plusieurs villages et créé un jardin botanique à l’université du Baltistan", précise Ahmed.

Avant ce financement, la fondation ne pouvait mener que de petites opérations, en transportant jusqu’à 200 kilos de glace. Elle est désormais en mesure d’en déplacer plus de 1 000 kilos à la fois.

La fondation n’a pas encore reçu de soutien financier des autorités provinciales ou fédérales, même si des démarches sont en cours pour faire reconnaître la greffe de glacier comme patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.

"Comment le donneur de vie pourrait-il être lui-même sans vie ?"

Du début à la fin, la communauté joue un rôle central dans cette pratique. Aucun glacier ne peut être "ensemencé" sans son accord, et une fois la greffe achevée, les habitants prennent en charge le "bébé" glacier. Ils suivent son évolution, rendent compte de son développement et ajoutent de la neige si nécessaire pour l’aider à grandir.

Le glacier de Passu, au sud du village de Passu, dans le Haut-Hunza, Gilgit-Baltistan, Pakistan. 13 juin 2026.
Le glacier de Passu, au sud du village de Passu, dans le Haut-Hunza, Gilgit-Baltistan, Pakistan. 13 juin 2026. Evelyn Ann-Marie Dom

"Nous devons contribuer à la nature, au climat, à l’environnement", affirme le Dr Zakir. "Parce que nous consommons de l’eau de fonte des neiges toute notre vie, et si nous ne rendons rien en retour, ce serait injuste".

Il explique que cette responsabilité s’enracine dans l’ancienne civilisation de la région et dans ses fondements spirituels.

"Dans le bonisme, nous considérons que toutes les formes d’eau sont des êtres sensibles", dit-il. "L’eau est source de vie, alors comment ce qui donne la vie pourrait-il être lui-même sans vie ?"

La relève des jeunes est essentielle pour perpétuer la greffe de glacier

Puisque la communauté est au cœur de cette pratique, l’engagement des jeunes est crucial pour maintenir la tradition vivante, surtout alors que la région subit de plus en plus les effets du changement climatique.

Mais Nazir Ahmed souligne un défi grandissant : de nombreux jeunes quittent leurs communautés pour s’installer en ville.

"Si l’on prend le district de Skardu, plus de 90 % des jeunes sont scolarisés. Et après leurs études, ils partent généralement dans des villes comme Karachi, Lahore ou Islamabad pour poursuivre leur cursus", explique le directeur de la BCDF, en rappelant que la greffe est aussi une pratique très exigeante en main-d’œuvre et en temps.

"Je n’y vois pas un désintérêt pour l’environnement", souligne auprès d’Euronews Zeeshan Abbas, responsable de l’initiative de jeunes Siachen Sherpa. Selon lui, au-delà du climat, les jeunes se préoccupent de plus en plus de questions comme l’éducation, l’emploi, la sécurité économique ou encore la migration.

"Beaucoup de jeunes comprennent que les glaciers évoluent et que le changement climatique affecte la région, mais peu disposent des ressources, des opportunités ou du soutien institutionnel nécessaires pour participer à des projets de terrain".

Abbas estime également qu’il faut changer la manière de présenter l’action climatique.

"Si l’on dit aux jeunes que le changement climatique est une crise, ils peuvent se sentir dépassés", explique-t-il. Il plaide plutôt pour que les nouvelles générations soient encouragées à se voir comme capables de trouver des solutions.

Pour ce jeune homme de 20 ans, sa génération occupe une place à la fois puissante et singulière dans la société.

"Nous héritons des savoirs autochtones de nos communautés, mais nous avons aussi accès à la science moderne, aux outils numériques, aux technologies et aux réseaux mondiaux", souligne Abbas, en expliquant que Siachen Sherpa cherche à faire le lien entre ces deux formes de connaissances.

"Les communautés locales connaissent leur territoire grâce à des générations d’expérience : elles savent où l’eau s’écoule, comment le relief se comporte, où se produisent les gels et comment les conditions saisonnières évoluent. La technologie nous permet de compléter ces connaissances grâce aux informations satellitaires, au GPS, aux données de terrain et d’altitude, ainsi qu’aux observations sur place", ajoute-t-il.

"Les jeunes ne doivent pas être considérés seulement comme des victimes du changement climatique : il faut leur donner la possibilité de devenir chercheurs, innovateurs, praticiens de terrain et décideurs", conclut Abbas.

Les pays qui émettent le moins souffrent souvent davantage

Selon le Forum économique mondial, les glaciers du "troisième pôle" pakistanais irriguent 90 % des terres agricoles et font vivre plus de 220 millions de personnes.

Le "troisième pôle", c’est-à-dire la chaîne de l’Hindu Kush, du Karakoram et de l’Himalaya, abrite le plus grand volume d’eau douce gelée au monde en dehors des régions polaires de l’Arctique et de l’Antarctique.

Les experts avertissent que le réchauffement climatique d’origine humaine exerce une pression sans précédent sur ces régions, où les inondations, glissements de terrain, avalanches et sécheresses deviennent plus fréquents et plus intenses.

"Dans le nord du Pakistan, la fonte des glaciers de l’Hindu Kush, du Karakoram et de l’Himalaya due à la hausse des températures a entraîné la formation de 3 044 lacs glaciaires dans le territoire fédéral du Gilgit-Baltistan et la province de Khyber Pakhtunkhwa", indique le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), principale agence onusienne engagée contre l’injustice de la pauvreté, des inégalités et du changement climatique, dans un communiqué.

Des habitants traversent le village de Sost, sur fond de vaste chaîne de montagnes, dans le Haut-Hunza, Gilgit-Baltistan, Pakistan. 12 juin 2026.
Des habitants traversent le village de Sost, sur fond de vaste chaîne de montagnes, dans le Haut-Hunza, Gilgit-Baltistan, Pakistan. 12 juin 2026. Evelyn Ann-Marie Dom

"On estime que 33 de ces lacs glaciaires sont dangereux et susceptibles de provoquer des crues soudaines", poursuit le communiqué, en soulignant que ces inondations peuvent libérer en quelques heures des millions de mètres cubes d’eau et de débris.

La semaine dernière, l’effondrement d’un glacier a déversé d’énormes quantités de roches, de glace et d’eau de fonte dans les vallées en contrebas, provoquant une crue semblable à un tsunami au Népal et au Tibet.

Les effondrements de glaciers ont plusieurs causes. Ils peuvent, d’une part, s’inscrire dans des processus naturels et cycliques. Mais ils sont de plus en plus souvent liés au changement climatique provoqué par les activités humaines.

Bien que le Pakistan ne représente chaque année que moins de 1 % des émissions mondiales, il compte parmi les pays les plus vulnérables au changement climatique. Une étude publiée en 2025 a par ailleurs montré que les 10 % les plus riches de la planète sont responsables des deux tiers du réchauffement global depuis 1990.

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