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Au Brésil, les autorités sanitaires face au coronavirus et au président Bolsonaro

Des travailleurs ont mis en place un hôpital de campagne temporaire pour traiter les patients atteints de COVID-19 à l'intérieur du stade Pacaembu à Sao Paulo, au Brésil.
Des travailleurs ont mis en place un hôpital de campagne temporaire pour traiter les patients atteints de COVID-19 à l'intérieur du stade Pacaembu à Sao Paulo, au Brésil.   -   Tous droits réservés  Andre Penner/AP
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Au Brésil, les autorités sanitaires, qui essaient de préparer leur pays à la pandémie de Covid-19, doivent aussi composer avec Jair Bolsonaro, le président d'extrême-droite, et son message pour le moins dissonant quant aux mesures à adopter.

Dans un rapport publié le 3 avril qui fait le point sur la situation en matière de soins liés au nouveau coronavirus au Brésil, le ministère de la Santé du pays est pourtant clair : si l'épidémie est encore dans sa phase initiale, les hôpitaux du pays ne sont pas prêts à faire face à un pic et vont manquer de lits, de matériel, de respirateurs et de personnel.

"Les lits de soins intensifs et d'hospitalisation ne sont pas correctement structurés, ni en nombre suffisant pour la phase la plus aiguë de l'épidémie" prévient le rapport. Le Brésil, géant latino-américain de 210 millions d'habitants compte déjà, au 6 avril, 11 281 malades du Covid-19 et 489 décès liés au coronavirus selon l'université Johns Hopkins. Autre information, le pays, qui peut actuellement effectuer 6 700 tests Covid-19 par jour, devra traiter jusqu'à 30 000 à 50 000 tests par jour pendant le pic de l'épidémie, prévu en juin.

Les lits de soins intensifs et d'hospitalisation ne sont pas correctement structurés, ni en nombre suffisant pour la phase la plus aiguë de l'épidémie.
Rapport du ministère de la santé brésilien

Le pays va aussi devoir faire face à un "manque de professionnels de la santé qualifiés pour faire fonctionner l'équipement de ventilation mécanique, pour réaliser la physiothérapie respiratoire et les soins infirmiers avancés pour la prise en charge des patients gravement atteints par le Covid-19". L'évaluation, réalisée conformément aux directives de l'Organisation mondiale de la santé, a par ailleurs indiqué que des problèmes logistiques avaient empêché les hôpitaux d'acquérir des équipements de protection individuelle suffisants, "plaçant les soignants dans un groupe à risque important".

Lutter contre le virus... et contre le président Bolsonaro ?

L'évaluation du ministère de la Santé appelle également au maintien des mesures de quarantaine dans les États les plus durement touchés, remettant en cause l'approche plus décontractée du président Jair Bolsonaro face au virus.

Le président Bolsonaro a effet comparé fin mars le nouveau coronavirus à une "petite grippe" et a attaqué publiquement les gouverneurs ayant introduit des mesures de quarantaine, comme à Sao Paulo et Rio de Janeiro. Il a plusieurs jours après changé de discours et a admis que ce qu'il qualifiait auparavant de "petite grippe" était "le plus grand défi" pour le Brésil.

Mais cela n'a pas empêché le dirigeant d'extrême-droite de devoir présenter des excuses après avoir partagé sur les réseaux sociaux une vidéo évoquant de manière erronée une pénurie alimentaire sur un marché de gros, pénurie soi-disant causée par le confinement dû à l'épidémie de coronavirus. "Je tiens à m'excuser, il n'y a pas eu de vérification appropriée de l'événement. Apparemment, dans cet établissement il y avait des travaux de maintenance. Je veux m'excuser publiquement, la vidéo a été rapidement supprimée", a déclaré M. Bolsonaro lors d'une interview avec la chaîne Band TV. "Cela arrive, nous commettons des erreurs avec les informations. J'ai l'humilité de m'en excuser".

Les équipes de modérations des réseaux sociaux Twitter, Facebook et Instragram ont également dû supprimer d'autres messages publiés sur les comptes officiels du président brésilien, considérant qu'ils véhiculaient une "désinformation" causant du tort à la population

Président contre ministre de la Santé

Le président Bolsonaro s'est de plus en plus isolé politiquement en affirmant que l'emploi et l'économie doivent prévaloir et que le Brésil "ne peut pas s'arrêter", selon l'agence AP. Son message et ses apparitions publiques le montrant avec des partisans sont d'ailleurs en contradiction avec les recommandations du ministre de la Santé Luiz Henrique Mandetta. Conséquence : les tensions entre les deux hommes se sont accrues alors que Mandetta, un technocrate jusqu'à récemment largement inconnu, est apparu comme une figure rassurante en pleine crise de santé publique. Sa popularité grimpe rapidement selon des sondages et dépasse même celle de Jair Bolsonaro.

Le chef de l'Etat lui a reproché son "manque d'humilité", sans oser le limoger "en pleine guerre" contre la pandémie. Peu suivi par son gouvernement, Jair Bolsonaro semble visiblement gêné de voir un ministre incarner la voix de la raison face à son discours anti-confinement, à contre-courant des recommandations de l'OMS et qui choque beaucoup de Brésiliens.

(AP Photo/Andre Penner)
Des ouvriers en tenue de protection enterrent une personne au cimetière de Vila Formosa à Sao Paulo, au Brésil, le 1er avril 2020. (AP Photo/Andre Penner)(AP Photo/Andre Penner)

Il y a deux mois, quand le Brésil était en pleins préparatifs du carnaval et se souciait peu de l'avancée du Covid-19 en Chine, Luiz Henrique Mandetta avertissait déjà que le virus arriverait tôt ou tard et que le pays devait se préparer à des moments "extrêmement durs".

Après les mesures de confinement prises par les gouverneurs de la plupart des Etats du pays, M. Mandetta s'était initialement rangé du côté du président, en évoquant une "quarantaine précipitée et désordonnée". Mais son discours a changé et le ministre n'a pas hésité à préconiser "le maximum de distanciation sociale". "Je ne me fonde que sur des critères scientifiques. Certains se fondent sur des critères politiques, qui sont importants eux aussi. Laissons-les faire, ils ne me gênent pas", a-t-il lâché fin mars.

"Mandetta était un fidèle écuyer de Bolsonaro, il a participé activement à sa campagne et à l'élaboration de son programme de gouvernement", explique Thiago Vidal, du cabinet de consultants Prospectiva, interrogé par l'AFP. "Le problème, c'est qu'aujourd'hui, le discours technique du ministre entre en conflit avec le discours politique de Bolsonaro, qui n'aime pas qu'on lui fasse de l'ombre".