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Présidentielle américaine : quel a été l'impact de la présidence Trump sur les Européens ?

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Donald Trump, candidat républicain à sa propre réélection, a défini la présidentielle américaine de 2020 comme "l'élection la plus importante de l'histoire des États-Unis", mais son impact se fera également sentir de ce côté-ci de l'Atlantique, et pas seulement au plus haut niveau politique.

La politique de Trump au cours des quatre dernières années a affecté des millions d'Européens, tant au niveau du portefeuille que dans la sphère privée.

D'une part, la guerre commerciale entre l'Union européenne et les États-Unis a entraîné des pertes de revenus considérables pour de nombreux travailleurs européens. D'autre part, des groupes de pression inconnus mais influents ayant des liens avec l'administration américaine mènent la lutte pour éroder les droits fondamentaux des femmes et des communautés LGBT en Europe.

En Europe, des pertes économiques

"Les politiques de l'administration Trump ont affecté la vie des citoyens européens à différents niveaux, que ce soit pour les étudiants qui trouvent maintenant un environnement moins accueillant et des politiques de visa plus restrictives aux États-Unis, ou pour les prix plus élevés en raison des droits de douane", explique Gustavo Flores-Macias, professeur en affaires politiques à l'université Cornell, dans l'Etat de New York.

Les guerres commerciales du président Trump — déclenchées par les subventions accordées aux grandes compagnies aériennes, Boeing et Airbus — ont entraîné l'imposition de nouveaux droits de douane d'un montant de 6,9 milliards d'euros sur les marchandises européennes : avions, acier, pétrole, vin et fromage. Mais, même lorsque les pays européens "ripostent en adoptant leurs propres taxes sur les importations américaines, la capacité des Européens à acheter des biens américains — produits agricoles, boissons, textiles, motos — diminue", souligne le professeur.

L'Espagnol Francisco Vañó fait partie de ces citoyens européens parmi les plus touchés par les choix de l'administration Trump.

Il est le directeur général de Castillo de Canena, un petit producteur d'huile d'olive extra vierge de Jaén, dans le sud de l'Andalousie. La société exporte ses produits vers les États-Unis depuis 15 ans, mais l'augmentation de 25 % des droits de douane a mangé les bénéfices pour chacune des bouteilles d'huile produites.

"Si vous ne pouvez pas supporter la pression pour réduire les marges, et que vous cessez de travailler avec un restaurant ou une chaîne de supermarchés, quelqu'un prend votre place et il est très difficile de se relancer, surtout après tous les efforts de ces dernières années".

Selon Reyes Maroto, ministre espagnol de l'Industrie, du commerce et du tourisme, la perte subie par le secteur agricole espagnol entre novembre 2019 et mai 2020 par rapport à la même période de l'année précédente est estimée à environ 200 millions d'euros.

Rafael Pico Lapuente, directeur général de l'Association espagnole de l'industrie et du commerce d'exportation d'huile d'olive (Asoliva) estime que quelque 180 000 tonnes d'huile d'olive provenant d'Espagne n'ont pas pu être commercialisées aux États-Unis depuis l'entrée en vigueur des barrières tarifaires.

Les producteurs les plus touchés sont les petits producteurs, car les grandes entreprises ont évité les droits de douane en s'approvisionnant dans d'autres pays, comme le Portugal, le Maroc ou la Tunisie.

"C'est particulièrement injuste car il s'agit d'une lutte entre deux grandes entreprises et c'est nous qui payons pour cela, les petits et moyens producteurs d'huile, de vin et de fromage", explique M. Vañó.

Situation relativement similaire en France. "Avec ces 25 % de taxes douanières, Donald Trump a créé un différentiel de prix sur nos vins, qui est considérable, surtout dans ces conditions sanitaires difficiles", affirme Aubert Lefas, viticulteur à Pommard, un village au cœur du vignoble bourguignon.

Dans l'une des trois plus célèbres régions viticoles françaises, les viticulteurs estiment que le résultat de l'élection présidentielle américaine pourrait avoir un impact décisif sur leur vie.

Les États-Unis sont le premier marché d'exportation pour M. Lefas. Mais les droits de douane de M. Trump ont fait chuter les ventes aux États-Unis d'un cinquième au cours de l'année dernière.

"Sur un plan personnel, je serais heureux qu'un démocrate soit élu car cela correspond davantage au mode de vie français, à notre façon de travailler. Mais je ne suis pas du tout sûr que le simple fait qu'il y ait un changement de président modifie le système fiscal", ajoute-t-il.

M.Vañó, le producteur d'huile espagnol, partage cet avis : "Je ne pense pas que ce soit les droits de douane de Trump, je pense que ce sont les droits de douane américains".

La campagne électorale n'a pas permis de déterminer clairement si le candidat démocrate, l'ancien vice-président Joe Biden, mettra fin ou non à la guerre commerciale en cours.

L'impact humain et légal en Europe

Le professeur William Lucas Scott, du département d'études américaines de l'université de Birmingham, a du mal à établir un lien clair entre les politiques de Donald Trump et leurs effets sur la vie quotidienne des Européens, même s'il estime qu'il en existe un.

"Nous avons dépassé depuis longtemps le point - s'il y en avait un - de 'les États-Unis mènent, nous suivons'. Mais je pense que Trump a profondément blessé l'Europe et la communauté internationale, tout comme il a endommagé le système américain [...] en abandonnant également toute défense des droits de l'Homme" détaille le professeur.

Une récente enquête d'OpenDemocracy a révélé que les groupes de la droite chrétienne américains, liés à l'administration Trump, ont dépensé au moins 88 millions de dollars (75 millions d'euros) pour promouvoir des initiatives anti-LGBT et anti-avortement en Europe depuis 2007, dont plus d'un tiers depuis 2015.

En octobre 2020, la Cour constitutionnelle polonaise a statué que les avortements pour cause de malformations congénitales — une majorité des interruptions légales de grossesse — sont inconstitutionnels.

Derrière cette décision se profile l'ombre d'un de ces groupes ultra-conservateurs, appelé le Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ), qui a présenté à la Cour des arguments en faveur des nouvelles restrictions en matière d'avortement.

L'ECLJ est dirigé par Jay Sekulow, l'avocat personnel de Donald Trump qui travaille en contact étroit avec un autre groupe conservateur, l'Alliance pour la défense de la liberté (ADF), désigné comme un groupe haineux aux États-Unis.

"Ce sont des avocats. Ce que font l'ECLJ et l'ADF en Europe, c'est essentiellement de rechercher des affaires comme celle en Pologne afin de faire valoir leurs compétences stratégiques en matière de litiges, dans le but d'éroder les droits des femmes et des LGBT", explique Neil Datta, secrétaire du Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs.

"Leur arme principale est l'argument de la liberté religieuse : ils ne disent pas qu'ils sont contre les droits des LGBT, mais qu'ils sont favorables à la liberté religieuse", précise-t-il.

Alors que de notre côté de l'Atlantique, les questions sociales telles que la contraception, l'avortement et les droits des LGBT sont le résultat des lois promulguées par les gouvernements, aux États-Unis, toutes les avancées dans ces domaines sont combattues au niveau de la Cour suprême.

"Ces groupes ont cinq décennies d'expérience supplémentaire en matière de contestation des questions sociales devant les tribunaux, alors qu'en Europe nous n'avons ni cette tradition ni cet ensemble de compétences", note M. Datta.

Mais la Pologne, où ces groupes ont publiquement soutenu le gouvernement contre la Commission européenne dans leur conflit permanent sur les zones "sans idéologie LGBT", n'est pas le seul pays où ils agissent.

En Roumanie, ces groupes ont défendu l'idée selon laquelle le terme "conjoint" ne devrait pas inclure les partenaires de même sexe mariés à l'étranger, dans le but de limiter les droits de résidence des citoyens non européens. En France, ils ont présenté des mémos s'opposant aux droits des transsexuels. Dans la région des Balkans, ils ont soumis des rapports exhortant la Bosnie-Herzégovine à renforcer encore ses lois déjà restrictives en matière d'avortement. En Autriche et en Italie, ils se sont battus dans des affaires d'adoption et de mariage entre personnes du même sexe.

Ces exemples d'affaires judiciaires auxquelles ont participé activement l'ECLJ et l'ADF ont été communiqués à Euronews par Open Democracy.

Parfois l'ECLJ et l'ADF gagnent au tribunal, parfois ils perdent. Ainsi, par exemple, l'ECLJ a déclaré regretter la décision de la Cour européenne des droits de l'homme lorsque cette dernière a décidé de ne pas donner suite à l'affaire de deux Suédoises qui souhaitaient poursuivre la Suède en justice pour leur avoir refusé de travailler comme sage-femme. Les deux femmes refusaient de pratiquer des avortements pour des raisons religieuses.

Cependant, les détracteurs de ces groupes affirment que leur véritable objectif est de s'établir en tant que partenaires institutionnels et de créer un organe juridique auquel il sera possible de se référer lorsqu'ils plaideront des affaires similaires en Europe et aux États-Unis.

Tout comme l'ECLJ est directement liée à Trump par l'intermédiaire de son avocat personnel, le nouveau PDG de l'ADF a été invité à la Maison Blanche pour célébrer la nomination d'Amy Coney Barret à la Cour suprême des États-Unis.

Kerri Kupec, porte-parole du ministère américain de la justice, travaille pour l'ADF depuis 2014.

Récemment, le groupe a fêté la proposition de donner le nom du président Donald Trump à un lac à la frontière entre la Serbie et le Kosovo.

Lobbying dans les sphère du pouvoir européen

Comme le confirme M. Datta, l'ECLJ est très active au sein du Conseil de l'Europe, la principale organisation de défense des droits de l'Homme du continent. Quant à l'ADF, selon les registres de l'UE, le groupe compte sept lobbyistes à Bruxelles et dépense jusqu'à 300 000 euros par an pour faire pression sur l'Union européenne.

Une autre organisation puissante liée à l'administration de Donald Trump est le Leadership Institute, spécialisé dans la formation d'hommes politiques de droite et ultraconservateurs, non seulement aux États-Unis, mais aussi en Europe. Le vice-président Mike Pence est un ancien de ce Leadership Institute.

"Les personnes qu'ils forment en Europe ont tendance à être opposés aux questions de genre, et à être anti-avortement et anti-LGBT. Ils leur apprennent à collecter des fonds et à influencer le processus politique", raconte M. Datta à Euronews.

Comme Donald Trump n'est pas connu pour être un homme particulièrement dévot, c'est son vice-président Mike Pence qui est chargé de recueillir les votes des franges les plus conservatrices de la société américaine.

La plupart des députés européens ne savent pas qui est derrière ces groupes ultra-conservateurs

"Je ressens l'influence [de ces groupes ultra-conservateurs] de manière assez directe. Ils ont eu une grande influence sur le blocage de la directive anti-discrimination pendant 11 ans. On ne peut jamais démontrer qu'il y a un lien direct, car ils utilisent de nombreux canaux différents, de nombreuses façons différentes d'influencer les processus décisionnels", constate pour sa part Sophie In 't Veld, eurodéputée libérale néerlandaise.

"Depuis de nombreuses années, nous sommes témoins de leur activité au Parlement européen : ils influencent le travail des Commissions, ils organisent des événements et invitent les députés européens. Le problème est que les noms de ces organisations semblent vraiment innocents - avec des mots tels que dignité, famille, liberté... et la plupart des députés européens ne savent pas qui est derrière eux."

"C'est un réseau très soudé : ils ne reflètent pas l'opinion de la majorité de la population, mais ils sont très efficaces pour faire passer leurs points de vue", rajoute l'eurodéputée hollandaise.

L'ECLJ n'a pas répondu aux sollicitations d'Euronews. Le groupe ADF International a répondu qu'ils "fournissent des services juridiques pro-bono pour la protection des droits fondamentaux dans le monde entier, y compris le droit à la liberté religieuse, la liberté d'expression et le caractère sacré de la vie", et a accusé OpenDemocracy de lancer "ce qui n'est rien d'autre qu'une campagne de diffamation".

Massimo Teodori, ancien sénateur italien, historien et expert de la politique américaine, estime que "Donald Trump a renforcé la politique agressive des populistes anti-européens et anti-immigration, et l'agenda de ceux qui sont hostiles à une société multiethnique et multireligieuse".

"Ce n'est pas une coïncidence si le parti de la Ligue de Matteo Salvini et des Frères d'Italie, dirigé par Giorgia Meloni, s'est empressé de forger des liens et des alliances avec Steve Bannon [...] en s'intégrant au mouvement international que ce dernier a créé avec des groupes d'extrême droite de différents pays européens", souligne l'historien.

Selon lui, la politique de Donald Trump a conforté le soutien envers les " 'démocraties illibérales' de Poutine (Vladimir de Russie), d'Orban (Viktor de Hongrie) et de la Pologne, l'hostilité envers l'Église du pape François et, plus généralement, la méfiance à l'égard des droits civils des LGBT".

Sources additionnelles • Traduction : Thomas Seymat