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Ex-journalistes ou juges, qui sont les centaines d'Afghanes réfugiées à Athènes?

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Par Julian GOMEZ
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Je n'ai jamais été en Afghanistan, je ne parle ni dari, ni pachto, les deux langues officielles du pays, et je suis un homme. Alors quelles raisons m'ont poussé à me rendre par un matin pluvieux de janvier, dans un centre d'accueil pour les migrantes et les réfugiées à Athènes pour discuter avec des femmes afghanes ? Je voulais connaître leur histoire.

J'avais proposé ce sujet à ma rédaction quelques semaines auparavant. J'avais lu dans un article que la capitale grecque était étonnamment devenue le principal refuge européen pour des centaines de femmes qui ont fui l'Afghanistan avec leur famille après la prise de pouvoir des talibans en août dernier. La plupart de ces femmes étaient juges, avocates, journalistes ou militantes des droits de l'homme. Différents programmes d'aide internationaux avaient organisé leur évacuation par avion et aujourd'hui, prennent en charge leur hébergement et leur fournissent des produits de première nécessité à Athènes.

Avec l'aide de notre fixeuse Eleni Korovila, j'ai contacté l'un des centres associatifs locaux qui apportent un soutien à ces femmes et à leurs familles. Ce centre s'appelle Melissa qui signifie "ruche" en grec. Les réfugiées afghanes y trouvent des conseils juridiques, des cours, un soutien psychologique, des contacts et de l'interaction sociale.

Des histoires marquées par la perte de leurs proches, de leur emploi et de leur indépendance

Me voilà sur place, au siège de Melissa, dans un quartier quelconque d'Athènes. À l'intérieur, les murs colorés sont couverts de dessins réalisés par des femmes et de photographies de réfugiées. Dès mon arrivée, on m'invite à me rendre dans un salon où des pâtisseries et des mandarines sont disposées sur une immense table. Plusieurs femmes ont hâte de partager avec moi, leurs histoires marquées par la perte : la perte de proches et d'amis, la perte de leur emploi et de leur salaire, mais aussi la perte de leur indépendance et de leur confiance en soi. Toutes ont été obligées de se cacher. Elles sont encore sous le choc de ce qu'elles ont vécu dans leur pays. J'ai passé la journée à les écouter.

Nilofar, 26 ans, est diplômée en droit et sciences politiques. Elle a travaillé comme journaliste. Elle a fui l'Afghanistan avec ses deux enfants. Le plus jeune est âgé d'à peine huit mois. Elle partira bientôt pour le Canada. "Tout d'abord, on a dû se battre contre nos propres pères et frères et contre la société traditionnelle afghane pour avoir le droit de choisir nos voiles, foulards et vêtements," fait-elle remarquer avant d'ajouter : "Ensuite, quand les talibans sont arrivés au pouvoir, on a tout perdu : j'avais des rêves pour mes enfants et moi et pour le peuple afghan et tout s'est évanoui en une nuit."

Fariba qui a préféré taire son vrai prénom était juge. Elle évite de parler du passé, c'est trop douloureux pour elle. Elle préfère me montrer l'une des rares affaires qu'elle a emportées avec elle : une robe traditionnelle afghane. "Cette robe symbolise l'identité des Afghanes," nous montre-t-elle. "Tous les pays ont leurs symboles et en Afghanistan, après la langue et le drapeau, la seule chose qui représente les femmes afghanes pour le reste du monde, c'est cette robe," indique-t-elle timidement.

"Ils pouvaient me tuer, tuer mes enfants ou les kidnapper"

Hasina, ancienne juge, me raconte comment les talibans ont relâché les criminels qu'elle avait condamnés à des peines de prison. Des individus qui une fois libres, ont cherché à se venger, raconte-t-elle. "Je ne pouvais pas sortir," explique-t-elle. "Ils pouvaient me tuer, tuer mes enfants ou les kidnapper," dit-elle.

Homa Ahmadi, ex-députée du Parlement afghan, a vécu cachée pendant cinq semaines avant de réussir à quitter le pays. Elle affirme que la communauté internationale ne devrait pas reconnaître le régime des talibans "tant qu'ils ne forment pas un gouvernement inclusif et ne garantissent pas les droits des enfants, ainsi que la liberté des femmes et leur droit de travailler."

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Hasina, ancienne juge afghane, aspire à vivre en sécurité au Canada avec son mari et ses enfantseuronews

Pour la plupart de ces femmes, la Grèce est simplement un pays de transit. Certaines ont déjà reçu un avis favorable suite à leur demande d'asile au Canada ou en Espagne. D'autres aimeraient rejoindre l'Allemagne.

Directrice et cofondatrice du réseau Melissa, Nadina Christopoulou m'explique la démarche de son association : "L'idée, c'était de pouvoir fournir [à ces femmes] un espace de sécurité pour qu'elles puissent poursuivre le travail qu'elles avaient accompli pendant si longtemps en Afghanistan et commencer à penser de nouveau à ce qu'elles peuvent faire, mais on voulait aussi éviter la dispersion que l'exil implique."

"Des femmes engagées et non une élite"

Ces femmes sont politiciennes, journalistes ou juges. Je fais remarquer à Nadina Christopoulou que de nombreuses personnes pourraient considérer que ces femmes appartiennent à une élite, à une minorité de femmes qui vivent en Afghanistan. "Je ne les vois pas comme faisant partie d'une élite, on a retenu ces femmes en raison du rôle qu'elles ont eu et de leur engagement politique et social : c'est ce qui explique qu'elles aient pu se retrouver menacées," souligne-t-elle. "Aujourd'hui encore," assure-t-elle, "elles essaient de trouver comment aider les autres et continuer à s'engager."

Elle cite notamment le cas de plusieurs femmes qui ont participé quelques jours après leur arrivée au Forum d'Athènes sur la démocratie. "Elles ont raconté combien cela les touchait d'évoquer l'effondrement de la démocratie en Afghanistan, après tous les efforts qu'elles avaient entrepris pour la construire, dans un pays qui a donné naissance à l'idée de démocratie," conclut-elle.

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Au centre Melissa à Athènes, les réfugiées afghanes viennent ont accès à des conseils juridiques, des cours, un soutien psychologique et des contactseuronews

Toutes les femmes que j'ai rencontrées au centre me disent vouloir regarder vers l'avenir. Accompagnée de ses deux enfants et de sa mère avec lesquels elle a fui l'Afghanistan, la militante associative et journaliste Khatera Saeedi, par exemple, me confie ses plans. "Je vais aller au Canada, reprendre mes études, renforcer mes connaissances et retourner en Afghanistan en étant mieux armée et je me mettrai au service du peuple afghan," affirme-t-elle avec conviction.

Qu'en est-il des autres migrants afghans ?

Une centaine de ces femmes ont demandé l'asile en Grèce, leurs dossiers sont en train d'être examinés. Mais je ne peux m'empêcher de penser aux centaines d'autres demandeurs d'asile afghans qui se trouvent dans des camps disséminés dans tout le pays et auxquels on ne donne pas les mêmes opportunités.

Le gouvernement assume ouvertement cette approche du deux poids deux mesures d'après Patroklos Georgiadis, secrétaire général de la politique d'immigration, que je rencontre au siège du ministère grec de la migration et de l'asile.

"Depuis deux ans et demi, la Grèce a mené une politique migratoire stricte, mais équitable selon nous," affirme-t-il. "De ce point de vue, nous avons certes durci les règles et cela s'est fait dans le cadre des directives et réglementationsde l'Union européenne bien entendu," poursuit-il. "Mais cela ne veut pas dire que notre pays a oublié la dimension humanitaire," conclut-il.

Ces derniers mois, la Grèce a considérablement renforcé sa sécurité et sa surveillance de ses frontières maritimes et terrestres avec la Turquie par où passent la plupart des migrants afghans.