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Les piscines municipales en France : un modèle voué à disparaître ?

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Par Margaux Racaniere
Journée calme dans une piscine située dans le centre-ville de Lyon, en France, le 13/07/2022
Journée calme dans une piscine située dans le centre-ville de Lyon, en France, le 13/07/2022   -   Tous droits réservés  Laurent Cipriani/ AP

Ce lundi, 30 piscines municipales gérées par l’entreprise Vert Marine ont soudainement fermé leurs portes en France, en pleine période de rentrée scolaire. Les responsables de cette société évoquent des prix de l’énergie excessifs, qui les empêchent de gérer ces équipements sportifs de manière rentable. Leurs difficultés mettent en évidence le fonctionnement difficilement tenable des équipements aquatiques en France.

Les piscines sont des équipements très énergivores. D’après une étude de l'association des professionnels en climatique, ventilation et froid (AICVF), un plan d’eau consomme en moyenne plus de 3 000 kWh/m2 par an. Soit à peu près 30 fois plus au mètre carré qu’un foyer moyen, ou autant qu’une quinzaine de machines à laver par mètre carré.

Vert Marine évoque des prix de l'énergie "multipliés par 10", en partie à cause de la guerre en Ukraine. Le président de la communauté de commune de Maremne Adour Côte-Sud, dans le sud-ouest de la France, a de son côté annoncé que le budget prévu pour la piscine passerait de 197 000 à près de 900 000 euros. Insoutenable pour cette collectivité de 60 000 habitants, qui a soutenu la décision de Vert Marine de fermer la piscine.

Vert Marine
Depuis ce lundi, le communiqué de Vert Marine s'affiche dès que quelqu'un essaie de se connecter sur le site d'une des piscines fermées.Vert Marine

Mais les piscines remplissent d'abord une mission de service public : celui d’apprendre aux enfants à nager. Alors, pour pouvoir continuer à assurer cette fonction, certaines collectivités s’organisent autrement. À Échirolles, en Isère dans le sud-est du pays, la température de l’eau a baissé d’un degré depuis le début de l’été. D’après un sondage réalisé par France Urbaine, près de 10% des piscines du pays envisagent une fermeture partielle cet hiver. Il pourrait s’agir de fermer un ou plusieurs jours par semaine comme dans les piscines de Montpellier, ou d’une ouverture limitée aux vacances scolaires, comme l’envisage le maire de Bourges pour une de ses piscines de quartier moins fréquentée.

La fronde des maires

La gestion des piscines est une des compétences des communes ou des communautés de communes. Mais près de 10% des 3 700 piscines publiques françaises fonctionnent sous le régime de la délégation de service public. Cela signifie qu’une entreprise, en l'occurrence Vert Marine, est gestionnaire d’un équipement possédé par la collectivité, pour des contrats de cinq à sept ans. 

Face à la décision de Vert Marine, qui prive leurs administrés d'un service public jugé essentiel, surtout pour les scolaires, certains maires ont vu rouge. La première édile de Montauban, Brigitte Barèges s’est dite ainsi “_scandalisée_” et a annoncé reprendre le contrôle du centre aquatique (on parle de "régie" provisoire).

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Posted by Brigitte Barèges on Monday, September 5, 2022
La maire LR de Montauban Brigitte Barèges a immédiatement réagi sur son compte Facebook à la fermeture de la piscine de sa ville.

Une décision tout à fait possible pour l’avocat en droit des collectivités territoriales Antoine Carle. “En fermant ses piscines, Vert Marine n’assure pas sa mission de service public. [...] Ainsi la collectivité peut sanctionner le délégataire en reprenant en régie le service. Le coût de la mise en régie peut être intenté à l’exploitant fautif. Mais cela risque de prendre du temps et d'entraîner quelques semaines voire quelques mois de fermeture.”

À l’origine, le système de délégation de service public permet de faire peser le risque juridique sur les délégataires privés. Mais déjà pendant la pandémie, les délégataires avaient bénéficié du soutien des collectivités locales, qui ont injecté une partie des aides de l’Etat pour les aider à soutenir les coûts. Là encore, Vert Marine fait appel à l'Etat au moment où elle risque d'être déficitaire : "elle n'assume en fait aucun risque", précise le juriste.

Pour François Rosenblatt, expert en administration de piscines publiques chez Piscine Management, la crise est profonde et risque de s’inscrire dans la durée. "La guerre n'est qu'un accélérateur. Il était prévu que les coûts augmentent de manière radicale depuis quelques mois et ça va s'inscrire dans le temps. Donc, de fait, le modèle des piscines aujourd'hui est sans doute à revoir".

Un modèle "obsolète" d'après la Cour des comptes

Dès 2018, la Cour des comptes a tiré la sonnette d’alarme dans un rapport : les piscines sont trop consommatrices et trop peu rentables pour les collectivités. Et ce, alors que près d’un Français sur sept déclare ne pas savoir nager.

La France est pourtant un leader de la piscine publique : "L’offre globale de piscines est supérieure en France à celle de certains pays limitrophes. Ainsi, la France dispose d’un bassin de pratique de la natation pour 10 000 habitants, contre 0,88 bassin en Angleterre. De même, la surface totale des bassins est deux fois plus élevée en France qu’en Angleterre", précise le rapport.

Cela s’explique en partie par l’ambitieux plan “1 000 piscines” lancé dans les années 1960 : construire 1000 piscines en quatre ans pour doubler le nombre de bassins dans l’Hexagone. Mais aujourd'hui, comme le rappelle la Cour des comptes, plus de 70% des centres datant d’avant 1995. D'après la Fédération française de natation (FFN), près de 600 piscines seraient vétustes.

Les piscines Tournesol, dessinées par l’architecte Bernard Schoeller, sont devenues un symbole de cette époque de construction. 171 de ces piscines au toit en plastique escamotable ont été construites dans le pays, dont une centaine encore en activité.

Il est prévu des travaux pour l’ensemble des piscines en France, mais là, ça précipite les choses avec des coûts qui vont devoir être supportés à très courte échéance",explique François Rosenblatt. Il accompagne désormais ses clients, les collectivités locales, dans la décision de fermer ou non leurs équipements. 

 "Aujourd'hui, il y a des activités aquabike, des petits centres, du fitness qui ouvrent un peu partout, et les piscines n’ont pas suivi le rythme. Elles ont gardé leur mode de gestion qui s’avère aujourd'hui très compliqué", indique-t-il.

En parallèle, les piscines individuelles se développent à vitesse grand V. Avec 3,2 millions de piscines privées en France, le pays est le premier parc européen en la matière, selon la Fédération des professionnels du secteur. À la faveur des confinements, les Français ont massivement fait construire des piscines en 2021. Le chiffre d’affaires des pisciniers a progressé de 32 % par rapport à 2020.

800 000 élèves n'ont pas pu apprendre à nager entre 2020 et 2021

Un contraste qui vient nuire en premier lieu aux zones rurales et aux classes populaires, qui sont déjà plus affectées par le manque d’équipement que le reste de la population. Dans les quartiers Nord de Marseille par exemple, ce sont deux enfants sur trois qui ne savent pas nager, d’après Brahim Timricht, de l’association Le Grand Bleu qui propose des cours de natation gratuits aux enfants. Les fermetures fréquentes des piscines municipales empêchent certains enfants d’avoir accès aux leçons obligatoires entre six et douze ans mises en place par le plan national “J’apprends à nager”.

Le Snep-FSU (syndicat national de l'éducation physique) dénonce des fermetures de piscines "au détriment des élèves", et ajoute que "depuis les confinements liés au Covid, le coût social des fermetures de piscines est extrêmement lourd, avec une génération de 800 000 élèves qui n’a pas pu apprendre à nager en 2020 et 2021".