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"L'Afghanistan peut encore être sauvé" selon le fils du commandant Massoud

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Par Anelise Borges
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Ahmad Massoud
Ahmad Massoud   -   Tous droits réservés  euronews

Pour beaucoup, il est le symbole d'une lutte menée sur plusieurs générations pour la liberté et la souveraineté d'un pays qui a tout connu sauf cela depuis quatre décennies : il s'agit d'Ahmad Massoud, chef de file du Front national de résistance afghane qui mène le combat contre les talibans dans le nord de l'Afghanistan. Il est le fils de l'illustre commandant Ahmad Shah Massoud, chef de guerre face aux Soviétiques et leader anti-taliban surnommé "Le Lion du Panchir" qui a été tué par Al-Qaida deux jours avant les attentats du 11 septembre 2001.

Alors qu'il s'exprime très rarement dans les médias internationaux, Ahmad Massoud nous a accordé une interview le 13 septembre 2022 à Vienne. Il évoque les opérations menées par son groupe et qualifie de "catastrophe" la situation actuelle dans son pays après un an de pouvoir taliban. Il estime que "la communauté internationale doit rester ferme face aux talibans et à leurs exigences" et l'appelle à dialoguer avec "toutes les parties afghanes" dans le cadre d'un processus collectif pour aboutir à une "solution politique ou un processus permettant de préparer l'Afghanistan à la mise en place d'un gouvernement légitime."

Anelise Borges, euronews :

"Aujourd'hui, l'Afghanistan est de nouveau aux mains des talibans. Personnellement, votre vie a basculé. La province dont vous êtes originaire, le Panchir, est officiellement passée sous le contrôle des talibans. Vous souvenez-vous où vous étiez le 15 août 2021 [ndlr : date de la prise de pouvoir des talibans à Kaboul] ? Que faisiez-vous ce jour-là ?"

Ahmad Massoud, leader du Front national de résistance afghane, fils du commandant Ahmad Shah Massoud :

"J'étais à Kaboul, j'y suis resté jusqu'aux tout derniers moments. De nombreuses personnes y sont restées en ayant de l'espoir. Malgré tout ce qui se passait, on espérait une transition pacifique allant de la République d'Afghanistan à une situation propice à la mise en place d'un gouvernement provisoire donnant les conditions nécessaires à la paix et au dialogue avec peut-être ensuite, de nouvelles élections ou un nouveau gouvernement auquel les talibans pourraient également participer. Malheureusement, l'effondrement du gouvernement, ainsi que l'erreur et l'intention des talibans de ne pas régler la situation problématique de l'Afghanistan à travers la paix et le dialogue, de perdre du temps et de choisir la voie des armes ont abouti à cette catastrophe."

"Nous avons fait quelques efforts" pour discuter avec les talibans

Anelise Borges :

"Je crois que vous avez essayé de négocier avec les talibans - ce qui rappelle beaucoup l'action de votre père dans le passé - et j'ai cru comprendre qu'ils vous avaient proposé de rejoindre leur gouvernement. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?"

Ahmad Massoud :

"Quand je me suis rendu dans la vallée du Panchir, il y avait une chose qui était évidente : les talibans transmettaient l'idée que Ashraf Ghani [président afghan jusqu'en 2021] ne voulait pas la paix. Cette vision était aussi celle de l'opposition à Ashraf Ghani dont nous faisions partie - et je n'étais pas satisfait de la manière dont il gouvernait et je savais que cela allait aboutir à un échec total - et nous avons tous vu que c'est ce qui s'est passé. Je me disais que c'était peut-être de la faute de M. Ghani si les négociations de paix n'avancent pas, donc que l'opportunité se présentait pour nous de pouvoir représenter notre propre peuple. J'ai alors entamé le chemin du dialogue, de la négociation et de la discussion dans un premier temps. De ce point de vue, nous avons fait quelques efforts en ce sens. Tout d'abord, je me suis dit qu'auprès des talibans - puisqu'ils parlaient de la charia, de l'islam, de religion -, les universitaires d'Afghanistan pourraient être de bons ambassadeurs, des médiateurs. J'ai demandé aux universitaires, d'être des ambassadeurs, des médiateurs. Et ils ont fait tout leur possible, mais malheureusement, les talibans ne les ont pas écoutés. Deuxièmement, je me suis dit que peut-être les universitaires n'étaient pas très diplomates, très efficaces. Alors, une délégation politique a été envoyée auprès des talibans. En vain. Ils ont refusé de discuter. Ensuite, j'ai pensé que je devrais agir moi-même directement. J'ai parlé avec différents membres des talibans dans l'espoir de trouver une manière de faire cesser la violence et d'installer la paix."

"La résistance a réussi à survivre sans aucune aide extérieure"

Anelise Borges :

"À qui avez-vous parlé ? Est-ce que vous pouvez nous le dire ?"

Ahmad Massoud :

"J'ai parlé à M. Muttaqi [Amir Khan Muttaqi, ministre en exercice des Affaires étrangères], à M. Shahabuddin Delaware [ministre en exercice des Mines et du Pétrole], à M. Khias, à M. Anas Haqqani [chef taliban], à M. Khalil Haqqani [ministre en exercice en charge des Réfugiés]... Car ce que je sais, c'est qu'il y a des divisions au sein des talibans. Donc parfois, quand je discutais avec un camp, ils me disaient : "Non, ce n'est pas de notre faute, mais celle de l'autre groupe !" Et quand je parlais à l'autre groupe, ils me disaient : "Non, ce n'est pas nous qui nous battons, c'est l'autre groupe." Mais malheureusement, cette hypocrisie était toujours présente chez eux."

Anelise Borges :

"Quelques jours après la chute de Kaboul, depuis le Panchir, vous avez depuis le Panchir, vous avez publié une tribune pour le Washington Post dans laquelle vous avez écrit - je cite - : "Je suis prêt à suivre les traces de mon père. Les combattants moudjahidines sont prêts à affronter les talibans une fois de plus. Nous avons des stocks de munitions et d'armes que nous avons rassemblés depuis l'époque de mon père." Qu'est-il advenu de cette promesse, de ce combat ? Où en est la résistance à l'heure actuelle ?"

Ahmad Massoud :

"À l'heure où nous parlons, la résistance est une chose que les talibans refusent continuellement. Nous voyons que nous avons réussi à les capturer, nous avons même réussi à abattre leurs hélicoptères, à supporter les rudes hivers de l'Hindou-Kouch et à survivre sans aucune aide extérieure."

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Ahmad Massoud, leader du Front national de la résistance afghane, en interview pour euronews, le 13 septembre 2022 à Vienneeuronews

"Former une équipe avec la communauté internationale pour donner un avenir à l'Afghanistan"

Anelise Borges :

"Est-ce par choix ? Ou bien est-ce parce que la communauté internationale ne s'intéresse pas à votre cause ?"

Ahmad Massoud :

"Aucune personne sensée ne dirait : "Non, nous n'avons besoin de rien". Bien sûr, nous avons besoin de soutien, bien sûr, nous avons besoin d'aide. Mais le fait est que je reste fermement convaincu qu'il nous faut tous former une équipe, avec la communauté internationale, aux côtés des élites afghanes qui ne sont pas satisfaites de la situation actuelle, dans l'objectif de véritablement donner un avenir à l'Afghanistan."

Anelise Borges :

"Donc en gros, vous cherchez une solution afghane pour l'Afghanistan..."

Ahmad Massoud :

"Absolument."

"Nous vivons dans un monde où l'intérêt national est beaucoup plus important que les intérêts mondiaux"

Anelise Borges :

"Les États-Unis ont dit vouloir "mettre fin à leur guerre sans fin", mais cette guerre, la guerre contre le terrorisme, est loin d'être terminée. On a pu voir ce qui se passe dans la région. Vous avez alerté sur les dangers du retour des talibans à ce sujet. Vous aviez dit avant cela que Al-Qaïda opère dans votre pays et que peut-être, d'autres groupes sont abrités en Afghanistan par les talibans. Pourquoi selon vous, la communauté internationale n'entend-elle pas cela ? Pourquoi personne ne fait rien ?"

Ahmad Massoud :

"Je pense qu'il y a deux raisons à cela. Nous ne vivons pas dans le même monde qu'en 2001. Nous vivons dans un monde où l'intérêt national est beaucoup plus important que les intérêts mondiaux qui eux, étaient importants en 2001. Les gens pensaient à long terme plutôt qu'à court terme et je crois que certaines choses ont vraiment changé.

Tout d'abord, à cette époque, les gens de la génération qui était proche de l'expérience ou de l'ère qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, se souvenaient et comprenaient l'importance de la lutte pour la liberté et la démocratie. Et ils ne considéraient pas du tout la liberté, la démocratie et le monde moderne comme acquis. Ils avaient conscience du sang qui avait été versé, du sang que nous avions sacrifié pour obtenir cela. C'est pourquoi la communauté internationale a soutenu le peuple afghan lors de l'invasion soviétique, elle a soutenu l'Afghanistan dans la lutte contre le terrorisme.

Mais les vingt dernières années, en particulier les nouvelles générations et les nouvelles étapes de l'histoire ont amené un peu de changement, particulièrement en Europe. On prend tout pour acquis - la vie, la démocratie, la liberté - et on oublie que nous tous, en tant qu'humanité, on fait beaucoup de sacrifices pour vaincre le mal. C'est une chose. Je tiens cela de mon expérience personnelle, j'ai vécu en Europe pendant de très nombreuses années.

La deuxième chose, ce sont les 20 dernières années de guerre en Afghanistan. La communauté internationale a fait tout ce qu'elle pouvait ces 20 dernières années pour faire quelque chose, mais elle a échoué et maintenant, elle pense qu'il n'y a plus d'espoir. Pourtant, l'Afghanistan peut encore être sauvé, mais il faut agir vite."

"Aujourd'hui, il n'y a plus de forces internationales en Afghanistan, donc l'opportunité est là pour lancer un effort commun"

Anelise Borges :

"Comment sauver l'Afghanistan ? Que faut-il pour sauver votre pays ?"

Ahmad Massoud :

"Je crois que la communauté internationale doit rester ferme face aux talibans et à leurs exigences. Et en tant que groupe collectif, elle doit discuter - non pas individuellement avec les talibans-, mais collectivement avec l'Afghanistan - avec toutes ses parties, toutes ses formations politiques, toutes ses entités - pour véritablement trouver une solution pour ce pays : une solution politique ou un processus permettant de préparer l'Afghanistan à la mise en place d'un gouvernement légitime.

Pourquoi cela peut-il aboutir aujourd'hui ? Pour plusieurs raisons : premièrement, après une année au pouvoir, les talibans ont montré qu'ils étaient incapables de gouverner. Deuxièmement, les gens ont vu la réalité des choses. Au début, beaucoup de gens avaient de l'espoir, ils les appelaient même "les talibans 2.0", "les talibans modérés". Mais on a vu que tout cela était faux. Ce sont les mêmes qu'avant. Troisièmement, il y a des divisions internes au sein des talibans, il existe des groupes qui ne sont pas satisfaits de la situation, mais ils sont en minorité. Dernière chose : certains pays qui étaient contre la présence des forces américaines et internationales en Afghanistan - et qui pour cette raison, soutenaient les talibans - ne le font plus. C'est pourquoi il existe une opportunité de réussite.

Pourquoi mon père - quand il est venu en France en 2001 - a-t-il fortement suggéré de soutenir le gouvernement afghan de l'époque et de lutter contre le terrorisme sans la présence de forces internationales ? Parce qu'il savait que cette présence ferait de ce pays, un champ de bataille pour d'autres rivaux. Car on sait tous qu'il existe de nombreuses superpuissances qui ne s'aiment pas, jouent leur propre jeu et suivent leur propre agenda. Quand les unes sont présentes dans un pays, les autres feront tout ce qui est en leur pouvoir contre leurs ennemis et feront quelque chose contre cela.

Aujourd'hui, il n'y a plus de forces internationales en Afghanistan, donc l'opportunité est là pour lancer un effort commun et créer une pression maximale pour le voir émerger. Et surtout, la population, la nouvelle génération, et en particulier les femmes, ne veulent pas que cette situation perdure. Donc, nous allons l'emporter, nous allons réussir, mais nous avons besoin de l'attention et du soutien de la communauté internationale maintenant, avant qu'il ne soit trop tard."

"Mon père voulait lancer un nouveau type de processus - comme je le fais actuellement -"

Anelise Borges :

"Vous avez parlé de votre père qui reste un symbole extraordinaire d'un combat au nom de valeurs - vous l'avez dit vous-même - que votre pays partage avec l'Occident. Pensez-vous que s'il était en vie aujourd'hui, les choses seraient différentes ?"

Ahmad Massoud :

"Absolument, ce serait le cas s'il était en vie. Tout d'abord parce qu'à son époque, avec ses compétences, ses capacités et tout ce qu'il avait, il incarnait un gouvernement légitime et c'était un militaire de génie. Il savait, au tout dernier stade de sa vie et de sa lutte contre les talibans, - et il l'a dit lors de différentes réunions, notamment avec la presse et également lors de son voyage en Europe - que les talibans n'avaient plus la capacité et les moyens de nous vaincre au plan militaire. Ainsi, au cours de la dernière année de sa vie, il savait que militairement, il ne serait pas vaincu.

C'est pourquoi sa visite en Europe visait à ouvrir une nouvelle phase, une nouvelle ère, un nouveau type de processus - comme je le fais actuellement - pour que toutes les parties se réunissent dans l'objectif de former un nouveau gouvernement en Afghanistan. Il ne voulait pas aller prendre le contrôle de Kaboul et y établir son propre gouvernement. Ce n'est pas ce qu'il voulait. En fait, il résistait jusqu'à ce que l'ensemble de la diaspora afghane soit prête à se réunir et à participer à un processus en vue d'établir un gouvernement que tous puissent accepter et sur lequel tous puissent s'entendre.

C'est ce qu'il faisait et il était capable de le faire sur la durée. Mais les Talibans, Al-Qaïda et d'autres également avaient conscience que s'il était vivant, ils ne réussiraient pas. Et Al-Qaïda se disait : "S'il est vivant, on ne pourra même pas nuire à l'Occident ou à d'autres pays." Donc ils l'ont éliminé et ensuite, ils ont attaqué les tours jumelles. Si Ahmad Shah Massoud n'avait pas été éliminé et assassiné, la tragédie du 11 septembre n'aurait pas eu lieu et nous ne serions absolument pas dans cette situation."

"Mon peuple mérite que l'on meurt pour lui"

Anelise Borges :

"Quel genre de père était Ahmad Shah Massoud ? Quels souvenirs gardez-vous de lui ?"

Ahmad Massoud :

"Je me souviens de sa gentillesse. Je me rappelle qu'il était un professeur très strict et qu'il m'a enseigné l'art, la poésie et la littérature. Il aimait la littérature persane, la poésie soufie... Et c'était un homme très fort. Il avait cette sorte de charisme en lui... Il y avait cette atmosphère autour de lui qui faisait que quand on était avec lui, on était serein. On se disait : "Il ne va rien arriver, il est là". Je me souviens de cette période très dure quand le Panchir était totalement encerclé par les talibans. Ils étaient là pour le capturer et c'était une époque très, très difficile. Mais les gens du Panchir étaient heureux, ils avaient le sourire. Moi, je me demandais pourquoi. Ils utilisaient cette expression en dari qui signifie : "Il est là !". Ils disaient : "Oh, il est là ! Il va tout arranger ! S'il a réussi à vaincre les Russes, c'est sûr qu'il peut résister à toute cette pression !" Il était comme ça. Il représentait une lueur d'espoir, une lueur d'amour et puis, il était très gentil et très modéré."

Anelise Borges :

"Vous aviez 12 ans quand vous avez perdu votre père. Votre famille a énormément souffert, j'imagine. Votre vie ne ressemble en rien à celle de la plupart des hommes de votre âge. Pourquoi faites-vous encore cela ? Cela vaut-il encore la peine de se battre ?"

Ahmad Massoud :

"C'est ma terre et c'est pour moi, une bénédiction - d'autres pourraient dire une malédiction -d'être né sur cette terre, parmi ce peuple et ce peuple mérite que l'on meurt pour lui."

Journaliste • Anelise Borges