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Feux et insectes : les forêts françaises et allemandes en souffrance

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Par Hans von der Brelie
Feux et insectes : les forêts françaises et allemandes en souffrance
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De part et d'autre du Rhin, les forêts françaises et allemandes souffrent. Tandis que les unes ont été victimes d'immenses feux de forêt cet été, les autres sont infestées par un insecte dévastateur sous l'effet de la hausse des températures. Dans les deux cas, le changement climatique est en cause. Notre reporter Hans von der Brelie s'est rendu en Bavière et en Gironde pour faire le point sur ces fléaux auprès des premiers concernés.

En Allemagne, la forêt de Franconie se meurt. En raison du changement climatique, du manque d'eau et surtout de la prolifération d'un insecte, un quart de cette immense forêt d'épicéas dans le nord-est de la Bavière est déjà mort. Depuis 2018, le pays a ainsi perdu un demi-million d'hectares de forêt, en raison des dégâts causés par ce coléoptère nuisible, appelé scolyte, qui s'introduit dans les troncs des arbres, s'y développe et les rend malades.

J'accompagne Matthias Lindig, de l'office des forêts de Bavière, dans la course contre la montre que mènent ses équipes pour prélever les arbres infestés avant que d'autres aux alentours ne soient atteints. "Si un seul épicéa infesté est oublié, ce sont 400 autres arbres qui meurent quelques semaines plus tard," me précise Matthias Lindig.

Il m'emmène voir ses pièges à insectes. "À partir de 3 000 coléoptères par piège et par semaine, l'alerte est rouge," m'explique-t-il.

"Cette année, au plus fort de la saison,on a eu plus de 15 000 coléoptères par piège et par semaine," s'étonne-t-il.

Avec la chaleur et la sécheresse, les monocultures d'épicéas allemandes sont une proie toute trouvée pour les scolytes. Depuis avril, le nombre de ces insectes explose à nouveau.

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Matthias Lindig, de l'office des forêts bavarois, a repéré un arbre maladeeuronews

Pour gagner la partie face à l'insecte, il faut repérer, diagnostiquer et abattre les épicéas infestés au plus vite. Les abatteuses trouvent leur position grâce aux données de géolocalisation fournies par les garde-forestiers et à la marque qu'ils y apposent.

À l'Agence bavaroise pour l'agriculture et la sylviculture de Freising, les scientifiques font un constat sans appel. "Il y a 100 ans ou 80 ans, il était tout-à-fait courant que le scolyte engendre une génération par an," me précise le chef du département d'entomologie Hannes Lemme. "En raison de la hausse des températures ces dernières décennies, nous observons maintenant que dans ces régions de forêts d'épicéas, le rythme est de deux, voire trois générations : à long terme et moyen terme, cela aura pour conséquence que l'épicéa ne pourra plus survivre dans de nombreuses régions," déclare-t-il.

Une épreuve pour les propriétaires forestiers locaux qui depuis deux ans, accusent le coup. "Quant tout a commencé il y a deux ans, les plus petits ont pleuré devant l'ampleur des dégâts," me confie un garde forestier. "Ce que des générations ont bâti a été détruit en quelques années," se désole Matthias Lindig.

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Les coupes rases sont nécessaires pour prélever les arbres infestés dans la forêt de Franconieeuronews

Miser sur les essences locales

Pour autant, certains propriétaires forestiers privés ne renoncent pas. Ils se lancent dans des expériences. Christof Körner nous montre sa jeune forêt du futur, plantée il y a sept ans. Un mélange coloré, sain et frais, malgré un été de sécheresse. "Avant, c'était comme cela chez les sylviculteurs : seul l'épicéa comptait, il n'y avait que lui qui rapportait," raconte-t-il.

"J'essaie moi aussi de mélanger avec du sapin, du chêne, du hêtre, de l'érable, du bouleau, ce qui pousse," explique son collègue Thomas Raab. "On mise sur les essences locales qui résistent au climat et à ce réchauffement," renchérit Christof Körner.

Pour lui, pas question d'abandonner l'exploitation forestière : "On continue, on plante des feuillus, on pourra aussi en vivre d'une manière ou d'une autre et on va inciter les autres propriétaires à faire comme nous."

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Christof Körner et Thomas Raab misent à présent, sur la diversité biologique sur leurs parcelleseuronews

Dans le sillage des feux de l'été en France

En France, le changement climatique est lui aussi montré du doigt dans la catastrophe qui a frappé de nombreuses étendues de forêt cet été, la chaleur et la sécheresse ayant amplifié les incendies. Le département de la Gironde a été particulièrement touché.

Depuis Bordeaux, je choisis de louer un 4x4 pour pouvoir atteindre les zones accidentées qui sont parties en fumée. 45 minutes me suffisent pour arriver à Origne, village d’une centaine d’habitants situé au cœur du "feu de Landiras". Plus je m'approche de ma destination, plus je vois des machines forestières, des tas de troncs et des landes vides autour de moi.

Les banderoles indiquant "Merci", "Solidarité, pompiers, police", "On est derrière vous" le long de la route donnent un avant-goût de ce que les habitants ont vécu sur place en juillet. Une petite église parfaitement entretenue m’accueille à l’entrée du village. Nathalie Morlot, propriétaire forestière depuis des générations dans le secteur, me le confirme : les bâtiments ont été épargnés grâce au travail des pompiers. La forêt quant à elle… "2 400 des 2 700 hectares autour d’Origne ont brûlé," m'indique l'exploitante.

EFFIS-Copernicus
Carte des zones dévastées par des feux de forêt en Gironde (été 2022)EFFIS-Copernicus

Un brasier inévitable

La sylvicultrice est encore sonnée : "Tout le travail de nos ancêtres, grands-parents et parents, tout est à refaire, c’est affreusement triste," dit-elle. L’étendue et la violence des feux ont forcé 36 750 personnes à être évacuées au cours de l’été. C'est au milieu d’une parcelle calcinée qu’elle me précise que si l'incendie est d'origine criminelle, les causes de son étendue sont la sécheresse, prégnante cette année dans toute l’Europe, le vent et l'absence totale d’humidité dans l’air.

D'anciennes cendres mélangées au sable recouvrent les pistes au milieu des forêts d’exploitation de la zone. La voiture s'y embourbe. Il faut utiliser une technique à base de bûches pour sortir du piège, le 4x4 n’aura même pas suffi. Plantés en rang, des arbres d'une essence en particulier sont largement majoritaires : il s'agit du pin maritime. Hautement inflammable, il est aussi présent car il s'adapte au sol sablonneux de Gironde et à son climat sec.

Mathieu Ollagnier
Hans Von Der Brelie au cœur de la forêt dévastée à OrigneMathieu Ollagnier

Les groupes environnementaux dénoncent cette situation de quasi monoculture, en partie responsable de la vitesse de propagation du feu selon eux. Pour certains sylviculteurs, c'est une nécessité parce que rien ne pousserait aussi vite et solidement que le pin maritime dans la région. Stéphane Latour, directeur de Fibois Landes de Gascogne, m'explique : "Aucune essence ne résiste à l'incendie et malheureusement, que l'on plante des essences feuillues ou résineuses, on sera soumis à des incendies très importants compte tenu du changement climatique." Pour lui, les solutions sont ailleurs.

Apprendre de ses erreurs

Après avoir sillonné la région en voiture, j’ai vu des maisons très proches des bois et peu de pare-feux. Stéphane Latour en fait l’un de ses chevaux de bataille. Selon lui, cet été doit servir de leçon : "90% des incendies sont causés par des activités humaines, il faut pouvoir avoir des zones débroussaillées, c'est l'un des facteurs majeurs, surtout que l'urbanisation dans notre région va augmenter," prévient-il. Il y a une obligation légale de débroussaillage de 50 mètres autour des habitations et de 10 mètres de chaque côté des voies d'accès.

Un travail important reste aussi à faire sur les moyens aériens mis à disposition. Aucun canadair n’était présent dans le secteur du parc des Landes de Gascogne le 12 juillet, quand l'incendie s'est déclaré. Une faute grave pour les maires des communes touchées.

D'après Stéphane Latour, ces moyens aériens sont indispensables : "Si on veut éviter les incendies, il faut les attaquer dès leur naissance" grâce à ce type d'appareils. Le président français Emmanuel Macron affirmait le 20 juillet en Gironde : "Il faut acheter davantage de canadairs au niveau européen et redéployer une stratégie industrielle".

La réflexion se fait maintenant à l'échelle de l'Union européenne, désormais garante des moyens aériens de combattre les feux via son programme RescEU. Une nécessité face à un dérèglement climatique qui ne connaît pas de frontière.

Journaliste • Hans von der Brelie

Video editor • Christele Ben Ali

Sources additionnelles • Mathieu Ollagnier (journaliste), Domenico Spano (graphiste), Matthieu Michaillat (graphiste), Sébastien Saint-Cricq (droniste)