Virginijus Sinkevičius : "Il nous faut un accord ambitieux sur la biodiversité"

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Par Grégoire Lory
Virginijus Sinkevičius : "Il nous faut un accord ambitieux sur la biodiversité"
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Alors que la COP15 sur la biodiversité s'est ouverte à Montréal, le Commissaire européen en charge de l'Environnement Virginijus Sinkevičius en appelle à conclure lors de ce sommet, un accord ambitieux en termes d'objectifs et de financements malgré le contexte économique actuel, estimant que les politiques dans ce domaine ont dix ans de retard par rapport à celles qui concernent le climat.

C'est une crise presque invisible qui met en péril notre sécurité alimentaire, notre santé et la qualité de l'atmosphère dans laquelle nous vivons. L'effondrement de la biodiversité menace de faire disparaître un million d'espèces vivantes. Pour évoquer ce danger mais aussi des solutions, nous avons interviewé le Commissaire européen en charge de l'Environnement Virginijus Sinkevičius avant son départ pour la COP15 sur la biodiversité.

Grégoire Lory, Euronews :

"Commençons par l'accord récemment conclu par les institutions européennes pour interdire les produits issus de la déforestation. Quel sera l'impact de cette mesure sur la vie quotidienne des citoyens et sur la biodiversité ?"

Virginijus Sinkevičius, Commissaire européen en charge de l'Environnement :

"Désormais, les Européens sauront que quand ils achètent du chocolat ou du café dans les magasins, ces produits proviennent de terres qui ne sont pas associées à la déforestation, donc de terres qui n'ont pas été déboisées. Et je crois que c'est notre fierté et notre crédibilité de nous assurer que nous et nos modes de consommation ici dans l'Union européenne ne fassent pas disparaître de forêts à travers le monde. Mais nous disposons également d'une législation crédible qui garantit que notre commerce ou, disons, notre consommation, n'entraîne pas ces pratiques."

"Un manque de sensibilisation et de compréhension"

Grégoire Lory :

"La biodiversité devrait être au centre des préoccupations internationales à l'occasion de la COP15 des Nations Unies à Montréal à laquelle vous assisterez. Mais ce sommet n'est pas autant sous le feu des projecteurs que la COP27 qui a eu lieu le mois dernier. Comment expliquez-vous ce manque d'intérêt ?"

Virginijus Sinkevičius :

"Je ne pense pas qu'il s'agisse d'un manque d'intérêt, mais plutôt d'un manque de sensibilisation et de compréhension. Les politiques concernant le climat ont probablement dix ans d'avance sur celles qui concernent la biodiversité. Le climat est un sujet plus simple à comprendre, voire sur lequel on peut plus facilement négocier. Tout d'abord, il y a cet objectif global de 1,5 degré que tout le monde peut comprendre et auquel nous pouvons tous nous référer. Deuxièmement, je crois que l'Accord de Paris a permis d'accroître considérablement la sensibilisation au climat, car il s'agissait d'un accord historique. Et donc, il y a toujours, je pense, une attention plus importante de la part des médias, des décideurs politiques, de la société civile : est-ce que vous tenez ces immenses promesses que vous avez faites et qui nous ont donné de l'espoir ? Donc, selon moi, il faut tenir compte de tous ces éléments combinés. Concernant la biodiversité, nous n'en sommes pas encore là. Nous avons encore besoin d'un objectif global, quelque chose de similaire à 1,5°C. Les sociétés n'ont pas encore compris ce qu'est la biodiversité. Tout le monde a une opinion radicalement différente sur la question et je pense que trop souvent, les gens l'expliquent comme quelque chose qui est uniquement en lien avec l'environnement. Honnêtement, il s'agit avant tout, des humains et de l'état de notre planète."

"Pour la crise de la biodiversité, pour la crise climatique, il n'y aura pas de vaccin ou de traité de paix"

Grégoire Lory :

"Alors que nous faisons face à tant de crises actuellement, y a-t-il une forme de lassitude à l'égard du climat ?"

Virginijus Sinkevičius :

"C'est possible. On peut s'en lasser. Parfois, on peut avoir l'impression qu'il n'y a pas d'attention immédiate, mais le sujet n'a pas disparu, il n'est pas allé ailleurs. Vous savez, la Covid-19 a eu un impact tragique sur nos sociétés avec le nombre de décès qu'elle a provoqués, mais nous avons eu la chance d'avoir un vaccin. Aujourd'hui, nous sommes dans une situation de guerre qui bien sûr, attire notre attention immédiate et puis, il y a aussi une pression sur notre économie avec la hausse des factures d'énergie et l'inflation, etc. Mais un jour, il y aura un traité de paix, espérons-le, le plus tôt possible. Pour la crise de la biodiversité, pour la crise climatique, il n'y aura pas de vaccin ou de traité de paix. Nous devons donc faire avancer ces politiques. Il est possible que parfois, elles ne suscitent pas l'attention immédiate. Parfois, elles peuvent être très compliquées. Mais je pense que nous avons déjà prouvé de nombreuses fois que la décision prise en 2019 de mettre en œuvre le Pacte vert européen était la bonne. Y compris aujourd'hui, dans le contexte de guerre et de crise énergétique, nous voyons que la solution, c'est le Pacte vert et qu'il faut développer les énergies renouvelables et nous assurer que les projets soient réalisés aussi vite que possible."

L'accord que souhaite l'UE "doit comporter un objectif 30x30", mais pas que

Grégoire Lory :

"Quels sont les objectifs de l'Union européenne lors de cette COP15 ?"

Virginijus Sinkevičius :

"Tout d'abord, nous avons bien sûr besoin de nous entendre au niveau mondial, nous avons besoin d'un accord. Mais il doit être ambitieux. Il doit comporter un objectif "30x30" - qui, je pense, peut être équivalent à celui d'1,5 degré évoqué à Paris - et sur lequel nous nous sommes mis d'accord pour protéger 30% des terres et 30% des mers de la planète. Mais cela ne suffira pas. Car deuxièmement, évidemment, nous devons garantir qu'au moins 20% des efforts de restauration de la nature seront déployés d'ici à 2030 et 2040. Globalement, d'ici à 2050, nous devons mettre un terme à la perte de biodiversité induite par l'homme et cela doit être notre objectif prioritaire. Dernier point, mais non des moindres : le financement. Le financement sera, comme toujours, une question délicate, qui nécessitera beaucoup d'efforts de la part de toutes les parties. Mais je pense que le plus important est de veiller à ce que nous n'ayons pas de délai entre le financement et la mise en œuvre des objectifs fixés car nous avons déjà deux ans de retard. Nous parlons du cadre à l'horizon 2030 sur lequel nous aurions dû nous entendre en 2020."

"Ce clivage entre pays du Nord et du Sud sera présent"

Grégoire Lory :

"Concernant les financements, craignez-vous de voir le même clivage entre les pays du Nord et ceux du Sud que lors de la COP 27 ?"

Virginijus Sinkevičius :

"Inévitablement, ce clivage sera présent. Et comme toujours, les uns diront : "Si vous voulez que nous fassions plus, vous devez mettre plus sur la table". Les autres diront : "Nous sommes dans une situation économique très différente de celle que nous avions il y a deux ans, donc évidemment, ce sera très difficile de mettre de l'argent supplémentaire sur la table." Je suis fier que l'Union européenne, comme je l'ai dit, ait une position crédible. Nous nous sommes engagés à doubler nos dépenses pour la biodiversité et nous l'avons fait. Je suis également très reconnaissant envers la France et l'Allemagne qui ont fait de même. Nous avons bien sûr, besoin que d'autres pays développés intensifient leurs efforts. Mais ce qui est très clair -et nous devons être réalistes -, c'est qu'il n'y aura jamais assez d'argent collecté. Ce que nous devons faire, c'est l'utiliser efficacement."

"Il y a un potentiel de financement additionnel"

Grégoire Lory :

"Quelle somme est nécessaire et d'où proviendra-t-elle ?"

Virginijus Sinkevičius :

"C'est évidemment très difficile de déterminer quelle somme est nécessaire. Il existe différentes estimations et comme je le dis toujours, il est probable que cela reste insuffisant. Certains pays appellent à mobiliser 100 milliards par an. Je pense qu'à l'heure actuelle, c'est totalement irréaliste. Parce que quand vous regardez la provenance des financements, que ce soient concernant les engagements pris au niveau des États, les fonds nationaux ou les fonds européens, ils sont principalement issus des enveloppes prévues pour le développement. Nous devons nous assurer que dans le mécanisme de financement actuel, nous exploitons également les possibilités offertes par d'autres sources : les mécènes, les banques d'investissement, notamment internationales... Je pense qu'ils ont tous un rôle crucial à jouer en apportant des fonds supplémentaires, tout comme le secteur privé. Il y a donc un potentiel de financement additionnel. Selon moi, le mécanisme de financement actuel peut être ouvert à cela et ce sera également l'un des sujets abordés lors des négociations."

Journaliste • Grégoire Lory