Démocratie en danger : peut-on comparer l'insurrection à Brasilia et l'assaut du Capitole ?

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Par Andrea Carlo  & Vincent Coste
Montage photographique entre les émeutes au Brésil et aux Etats-Unis
Montage photographique entre les émeutes au Brésil et aux Etats-Unis   -   Tous droits réservés  Stephane Bonhomme / Euronews

Les similitudes sont troublantes entre les images de scènes de chaos de ce dimanche à Brasilia et celles de l'assaut du Capitole, à Washington, il y a deux ans. Ce 9 janvier, des milliers de partisans de l'ancien président brésilien d'extrême droite Jair Bolsonaro ont saccagé trois des plus importants lieux de pouvoir du pays à Brasilia : le Congrès, le palais présidentiel et le Tribunal suprême fédéral. La motivation de ces insurgés est semblable aux revendications des manifestants qui avaient fait vaciller la démocratie américaine le 6 janvier 2021, à savoir contester la défaite de leur champion, Bolsonaro au Brésil et Trump aux Etats-Unis. 

Deux soulèvements aussi similaires qu'il n'y paraît ?

De prime abord, oui, tant les scénarios se ressemblent. Dans les deux cas, un président d'extrême droite, féru de Twitter, et autres réseaux sociaux, propageant mensonges et théories du complot à une base de partisans dévoués. Et au cœur de ces soulèvements, une même "matrice politique", un populisme insurrectionnel incarné par deux leaders autocratiques refusant toutes contestations. 

Dans les deux cas, le rejet de la défaite, le sentiment de "s'être fait avoir", s'est transformé en une violente émeute ciblant des bâtiments officiels, incarnations de systèmes démocratiques haïs.

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Militants trumpistes à l'assaut du Capitole, le 6 janvier 2021, à WashingtonJohn Minchillo/AP Photo

Que ce soit à Washington ou à Brasilia, un flot d'insurgés se sont attaqués à ces lieux de pouvoir drapés des bannières de leur pays respectifs pour afficher "leur bon droit"

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Emeutiers bolsonaristes s'en prenant au Tribunal suprême fédéral, le 8 janvier 2023, à BrasiliaEraldo Peres/AP Photo

Et dans les deux capitales fédérales, ces émeutes se sont soldées par d'importantes dégradations, des œuvres d'art ont été endommagées. A Brasilia, les bâtiments créés par l'architecte brésilien Oscar Niemeyer, cibles des manifestants, ont ainsi payé un lourd tribut.

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Scène de désolation à l'intérieur du Palais du Planalto, le 9 janvier 2023 à BrasiliaEraldo Peres/AP Photo

Face à ces dérives, la réponse de ceux qui ont remporté démocratiquement la présidentielle dans leurs pays a été la même. Joe Biden et Luiz Inácio Lula da Silva ont tous deux férocement condamné les manifestants, les qualifiant d'extrémistes et de menaces pour la sécurité de leur nation. Lula est toutefois allé un peu plus loin en les qualifiant de "fascistes" - un mot lourd de sens que les dirigeants des Etats-Unis hésitent généralement à utiliser. 

Enfin, dernière similitude. Les deux anciens présidents évincés ont atterri en quelque sorte au même endroit : la Floride. Si Trump a trouvé refuge dans sa gigantesque résidence de Mar-a-Lago, le destin de Bolsonaro semble un peu moins glamour, puisque il aurait été aperçu en train de manger des ailes de poulet dans un établissement de restauration rapide d'Orlando.

Des différences essentielles

Néanmoins, si des similitudes les émeutes antidémocratiques aux États-Unis et au Brésil sont patentes, des différences essentielles subsistent.

Première différence de taille, le calendrier. La prise d'assaut du Capitole a eu lieu quinze jours avant l'investiture de Biden, tandis que le soulèvement au Brésil s'est produit une semaine après l'entrée en fonction de Lula. Le soulèvement à Washington a donc représenté une tentative d'entraver le transfert de pouvoir, celui de Brasilia visait à le renverser.

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Partisans de Donald Trump, après être entrés dans l'enceinte du Capitole, le 6 janvier 2021 à WashingtonManuel Balce Ceneta/AP Photo

La géographie de ces émeutes est également différente. Si un seul bâtiment a été ciblé aux Etats-Unis, le Congrès, les bolsonaristes s'en sont aussi pris, en plus du Parlement comme à Washington, à deux autres bâtiments. Dont l'un avec un symbole particulièrement fort : le palais du Planalto, siège officiel et lieu de travail de la présidence brésilienne. La Maison Blanche, où Trump résidait encore officiellement le 6 janvier 2021, n'avait pas, elle, été touchée.

Mais la plus grande différence réside peut-être dans les contextes sociopolitiques, radicalement différents, qui entourent ces deux soulèvements.

Aux Etats-Unis, où le principe démocratique n'a pas souffert de bouleversements majeurs au cours des siècles derniers, l'assaut du 6 janvier 2021 hante encore la mémoire collective du pays, comme un moment particulièrement sombre, souvent à l'origine d'intenses débats médiatiques et universitaires. 

Le Brésil, en revanche, a une relation plus turbulente avec la démocratie, qui elle-même n'a été officiellement réintroduite qu'en 1985, après une dictature militaire de 21 ans. Les siècles passés sont ponctués de révolutions, de coups d'État et de soulèvements. L'histoire récente du Brésil est ainsi marquée par une plus grande instabilité politique que celle des États-Unis.

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Bolsonaristes devant le Congrès national du Brésil, le 8 janvier 2023 à BrasiliaEraldo Peres/AP Photo

Dans les deux pays, l'armée a joué un rôle radicalement différent dans ces soulèvements antidémocratiques. Aux Etats-Unis, d'anciens membres des forces armées ont peut-être été impliqués dans les attaques du Capitole. Au Brésil, de hauts responsables militaires ont soutenu les manifestations pro-Bolsonaro qui ont précédé les émeutes, sans toutefois participer eux-mêmes aux émeutes de ce dimanche.

"Je pense qu'il est juste de dire qu'une portion de l'armée brésilienne a encouragé ce qui s'est passé", a analysé l'historien américain Rafael Ioris dans The Conversation. "Mais au bout du compte, les forces armées sont restées silencieuses", ajoute-t-il, alors que les manifestants de Brasilia en appelaient justement à l'insurrection militaire pour renverser Lula. 

Des différences pourraient également surgir dans les suites de ces émeutes Le système judiciaire américain a adopté une approche dure à l'égard des insurgés, dont des centaines ont été condamnées. Une grande partie de l'opinion publique et de la presse a également fermement réprouvé l'assaut du Capitole, tant ceux qui l'ont mené que ceux qui l'ont fomenté. Mais, encore aujourd'hui, une frange non négligeable des conservateurs rejette les conclusions ciblant la responsabilité de Donald Trump dans les événements du 6 janvier 2021. Certains, dont des élus républicains, contestent même encore le résultat des élections de 2020. 

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Emeutiers et forces de l'ordre s'opposant aux pieds du Capitole, le 6 janvier 2021 à WashingtonJulio Cortez/AP Photo

Petite parenthèse sur ce point, l'une des éminences grises – aujourd'hui déchue – de l'ancien président Trump, a d'ailleurs encore rejoué la même partition au Brésil. Steve Bannon a ainsi jugé sur le réseau social d'extrême droite Gettr que "le marxiste athée criminel Lula a volé l'élection et les Brésiliens le savent".

Lula, lui, a condamné les actes terroristes survenus à Brasilia. Le président brésilien a également déclaré que "toutes les personnes qui ont fait cela seront trouvées et punies". 

Mais reste à voir si les promesses de Lula pourront se concrétiser réellement, car des personnalités politiques de premier plan pourraient être impliquées dans cette tentative de coup d'Etat.