Naufrages en Méditerranée : "Cette mer est devenue un cimetière"

Plus de 20 000 personnes sont décédées dans la traversée de la Méditerranée depuis 2014.
Plus de 20 000 personnes sont décédées dans la traversée de la Méditerranée depuis 2014. Tous droits réservés Muhammed Muheisen/AP
Par Eva Kandoul
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Plus de 20 000 migrants ont perdu la vie en tentant de rejoindre l'Europe depuis 2014. Les critiques se multiplient devant l'incapacité du Vieux Continent à empêcher ces tragédies.

Une tragédie sans fin. Les naufrages des bateaux de migrants se succèdent devant l'impuissance de l'Europe.

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20 000 morts depuis 2014

Plus de 20 000 vies ont été perdues en tentant d'atteindre l'Europe depuis 2014, selon les chiffres de l'Organisation Internationale pour les Migrations (OIM). "Je crains qu'il y ait une normalisation de ces décès", a déclaré son Directeur général, Antonio Vitorino. "Cette mer est devenue un cimetière", confirme Carmine Conte, analyste juridique au Migration Policy Group.

Le naufrage survenu au large de la Grèce le 14 juin dernier alourdit le bilan. C'est "la pire tragédie maritime de ces dernières années en Grèce", selon l'ONU. Au moins 78 morts et des centaines de personnes sont portées disparues. Certains spécialistes pointent du doigt l'échec de la politique migratoire européenne.

Je crains qu'il y ait une normalisation de ces décès
Antonio Vitorino
Directeur général de l'OIM

L'échec des politiques migratoires dissuasives

"En arrivant près des frontières européennes, les migrants sont violemment refoulés", explique Bernd Kasparek, spécialiste à l'Institut de Berlin pour la recherche empirique sur l'intégration et la migration (BIM).

Les garde-côtes grecs sont accusés depuis des années de refoulements illégaux de migrants. Pourtant, tous les pays membres de l'UE sont signataires de la Convention de Genève interdisant les refoulements ou "push-backs", sans possibilité de demander l'asile. Ces violations, démenties par le gouvernement grec, entraînent les migrants à emprunter des routes plus longues et périlleuses.

"Avec le traité d'Amsterdam de 1999, la politique migratoire devait être une compétence européenne. Mais après la crise de 2015, de nombreux États ont recommencé à mettre en œuvre leurs propres politiques nationales", explique Bernd Kasparek**.** Leur objectif ? Freiner le flux migratoire vers l'Union européenne. Mais il y a des raisons de douter de leur efficacité .

"Les politiques migratoires dissuasives ont toujours été des échecs", affirme Mathieu Tardis, co-directeur du centre de recherche Synergies migrations. Les personnes qui empruntent ces routes migratoires sont conscientes du danger. "Il faut arrêter de penser qu'elles ne sont pas rationnelles", explique t-il.

Le premier trimestre de l'année 2023, entre janvier et mars, a été le plus meurtrier pour les migrants traversant la mer Méditerranée depuis 2017. Au moins 441 vies ont été perdues, d'après les chiffres de l'ONU. Mais avant qu'ils ne disparaissent en mer, les garde-côtes des Etats membres à proximité lancent des opérations pour sauver les survivants.

On nous a dit : "On ne travaille pas avec les ONG"
Felix Weiss
Porte-parole de Sea-Watch

Le sauvetage en mer est sous leur responsabilité. La Convention SAR (Search and Rescue), signée à Hambourg en 1979, met en place des zones de recherche et de sauvetage sous le contrôle des Etats méditerranéens européens. Mais les ONG dénoncent un manque de volonté.

Paolo Santalucia/Copyright 2023 The AP. All rights reserved
L'épave d'un bateau chaviré échoué sur une plage près de Cutro, dans le sud de l'Italie, le 27 février 2023.Paolo Santalucia/Copyright 2023 The AP. All rights reserved

"Lorsque l'on appelle les centres de coordination (des Etats membres, NDLR), ils nous donnent aucune information. A Malte, on nous a même dit  : "On ne travaille pas avec les ONG. On est obligé de trouver les bateaux par nous-mêmes", raconte le porte-parole de Sea-Watch, Felix Weiß.

Une chaîne de "non-assistance" avec une seule issue. "C'est logique qu'ils finissent pas chavirer", regrette-t-il.

Contactée sur cette question, la direction générale de la migration et des affaires intérieures de la Commission européenne n'a pas donné suite à nos sollicitations.

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Comment éviter d'autres drames ?

Le Vieux Continent est difficilement accessible. "Il est devenu si dangereux et cher d'atteindre l'Europe pour les migrants, qu'elles perdraient tout leur investissement en repartant", affirme Mathieu Tardis. La traversée à bord d'un bateau à destination du Vieux Continent coûte entre 8 000 et 10 000 dollars, sans aucune garantie de survivre au voyage.

A l'avenir, ces vies pourraient peut-être être sauvées.

"Nous avons besoin d'une opération européenne de sauvetage", affirme Felix Weiß, de Sea-Watch. "Ce processus doit être piloté et financé par les Etats", ajoute Matt Saltmarsh, porte-parole du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR). 

Mais pour certains, c'est toute la politique migratoire européenne qu'il faut repenser. "Créer des voies d'accès légales pour les migrants est nécessaire", avance Carmine Conte, analyste juridique au Migration Policy Group. Programmes de réinstallation, visas maritimes, programmes de permis de travail...Des solutions qui pourraient permettre d'éviter d'autres drames selon le think tank européen. 

Cette proposition est également soutenue par la Commission européenne pour empêcher ces "traversées catastrophiques".

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"L'Europe a toujours bénéficié de la migration", rappelle Bernd Kasparek. Selon lui, "ouvrir les frontières de l'UE serait le meilleur moyen de lutter contre le trafic de migrants. Historiquement, c'est ce que nous avons fait avec le projet européen et cela a instauré la paix et la prospérité sur le continent", conclue-t-il.

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