"Qu'ont fait mes enfants pour être réduits en morceaux ?" : témoignages déchirants des Gazaouis

Un Palestinien tient le corps de son enfant tué lors d'un bombardement israélien de la bande de Gaza, 22 octobre 2023
Un Palestinien tient le corps de son enfant tué lors d'un bombardement israélien de la bande de Gaza, 22 octobre 2023 Tous droits réservés AP Photo/Fatima Shbair
Par Ahmed Deeb & Huseyin Koyuncu
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Dans ce numéro spécial de Euronews Witness, nous nous rendons au cœur de la bande de Gaza pour recueillir des témoignages bouleversants. Nous écoutons les histoires déchirantes de ceux qui vivent au sein de ce territoire assiégé, où la mort, la destruction et le désespoir façonnent le quotidien.

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Israël poursuit sans relâche sa campagne de bombardements à Gaza, jour et nuit, en représailles à l'attaque massive du Hamas le 7 octobre.

Selon le gouvernement du Hamas, au moins 14 000 Palestiniens, dont 5 800 enfants, ont été tués dans les bombardements israéliens sur la bande de Gaza depuis le début de la guerre.

Ambulances et civils se précipitent tous les jours sur les lieux des bombardements, espérant sauver les survivants. 

Une scène qui se répète inlassablement : dans les décombres des bâtiments détruits, les habitants de Gaza fouillent, sortant les blessés et les défunts.

"Nous pensions être les seuls touchés, mais en sortant de la maison, nous avons découvert des corps éjectés à plus de 40 mètres de la maison de la famille Al-Ghoul", a déclaré Abu Ibrahim, un habitant du camp de réfugiés d'al-Shati, au nord de la bande de Gaza.

"Il y avait sept filles, et certains corps et morceaux de corps se trouvaient sur le toit d'un marché. Plus tard, un incendie dû au bombardement aérien, a entièrement consumé les corps", a-t-il ajouté.

Abu Ibrahim, résident du camp de réfugiés d'al-Shati dans le nord de Gaza
Abu Ibrahim, résident du camp de réfugiés d'al-Shati dans le nord de Gazaeuronews

Les hôpitaux de Gaza près du point de rupture

La crise humanitaire s'intensifie dans les hôpitaux de Gaza, atteignant un niveau critique. 

Les établissements médicaux de la région sont submergés alors que les victimes affluent, transportées en urgence chaque nuit. À l'intérieur, le personnel médical, comprenant médecins et infirmières, s'efforce avec une énergie frénétique pour sauver des vies, que ce soient des enfants ou des adultes blessés.

Quelques jours avant le début de l'offensive terrestre israélienne, le 27 octobre, les avions israéliens ont largué des millions de tracts au-dessus de la ville de Gaza, exhortant les habitants à fuir vers le sud.

Après avoir pénétré dans la bande de Gaza, les troupes israéliennes ont lentement et méthodiquement commencé à encercler la ville de Gaza, la coupant complètement du reste de la bande. 

Selon les Nations unies, la situation s'aggrave alors que plus de la moitié des hôpitaux de Gaza ont été contraints de fermer depuis le début du conflit, conséquence des attaques israéliennes en représailles à des civils tués ou pris en otage par le Hamas.

Le blocus imposé par Israël à la bande de Gaza a provoqué une crise humanitaire, avec une rapide pénurie de médicaments essentiels et de carburant pour alimenter les générateurs. Dans les rares hôpitaux toujours opérationnels, le personnel médical est submergé par l'afflux de nouveaux patients.

Le Dr Ahmad Moghrabi, responsable du service de chirurgie plastique à l'hôpital Nasser, exprime son désarroi : "La situation sanitaire dans la bande de Gaza est désastreuse. La plupart des hôpitaux sont hors service ou opèrent avec de grandes difficultés."

Dr Moghrabi, chef du service de chirurgie plastique à l'hôpital Nasser, Khan Younès
Dr Moghrabi, chef du service de chirurgie plastique à l'hôpital Nasser, Khan Younèseuronews

Le personnel médical de l'hôpital Nasser, parmi lequel figurent des médecins de l'ONG Médecins sans Frontières, se trouve confronté à des dilemmes déchirants en raison de la pénurie critique de fournitures médicales. Ces professionnels sont contraints de faire des choix difficiles pour déterminer qui doit recevoir des soins médicaux, de facto, qui aura la chance de survivre.

Les ressources médicales étant extrêmement limitées, le personnel de l'hôpital Nasser est contraint d'utiliser des alternatives inédites telles que du vinaigre et du shampoing pour désinfecter les plaies. Dans des situations désespérées, des interventions chirurgicales sont même réalisées sans anesthésie.

Le Dr Moghrabi, lors d'un entretien avec Euronews, a partagé la réalité cruelle de la situation : "Nous accueillons des patients dont les blessures ne sont pas classées en priorité pour une intervention, mais faute de lits disponibles, nous les plaçons dans les couloirs et sur les balcons en attendant leur tour pour une opération. Mais pour les cas urgents, nous essayons de les traiter dès que possible, mais parfois ils sont traités tardivement et leur situation devient catastrophique".

Dans les quelques hôpitaux de Gaza qui fonctionnent encore, les infirmières et les médecins sont débordés.
Dans les quelques hôpitaux de Gaza qui fonctionnent encore, les infirmières et les médecins sont débordés.euronews

"Qu'ont fait mes enfants pour être réduits en morceaux ?"

Chaque jour, l'armée israélienne ouvre une route pendant plusieurs heures pour permettre aux civils de fuir vers le sud. Mais cette route n'était pas totalement sûre pour la famille Al-Nimnim. 

Leur camion a été pris pour cible lors d'une frappe israélienne, anéantissant la vie de 36 membres de la famille. Seuls trois survivants ont échappé au drame et reçoivent actuellement des soins dans une tente fournie par l'Agence d'aide internationale de l'Union européenne, à l'hôpital al-Aqsa.

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"Qu'ont fait mes enfants pour être réduits en morceaux ? Ils sont devenus des restes humains. J'ai retrouvé six corps intacts, tandis que les autres étaient répartis en morceaux dans des sacs en plastique", témoigne avec tristesse Nabeel al-Nimnim, l'un des survivants de cette attaque.

Fuir ou rester ?

Avec près de la moitié de la bande de Gaza gravement endommagée voire détruite, de nombreux habitants ont été contraints de chercher refuge vers le sud. Cependant, d'autres ont estimé que cette voie d'évacuation comportait des dangers trop grands, optant ainsi pour rester dans leurs foyers. 

Une réalité difficile à accepter pour ceux qui, à 81 %, sont des réfugiés ou des descendants de réfugiés ayant été déplacés lors des précédents conflits avec Israël.

"Où pourrions-nous aller ?", s'interroge Abu Ibrahim, résident du camp de réfugiés d'al-Shati au nord de Gaza. "Il n'y a aucun moyen de quitter nos maisons. Même si cela signifie risquer ma vie, je ne partirai pas. C'est ma terre et je ne l'abandonnerai pas."

Malgré ces difficultés, selon les déclarations israéliennes à la mi-novembre, une grande majorité du million de Palestiniens vivant dans le nord de la bande de Gaza, a réussi à fuir vers le sud en toute sécurité. Pour beaucoup, cette évasion s'est faite à pied, emportant avec eux autant qu'ils le pouvaient porter.

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La plupart des habitants de Gaza ont été contraints de fuir à pied, en transportant le peu qu'ils pouvaient sur leur dos.
La plupart des habitants de Gaza ont été contraints de fuir à pied, en transportant le peu qu'ils pouvaient sur leur dos.euronews

Même dans les zones qui devraient offrir un refuge sûr pour les civils, la réalité reste dévastatrice. Le 5 novembre, au moins 45 civils ont été victimes d'une attaque aérienne israélienne dans le camp de réfugiés de Maghazi, d'après les autorités palestiniennes de Gaza.

Ce camp, pour lequel l'armée israélienne avait recommandé aux civils palestiniens de s'y abriter, a été le théâtre de cette tragédie meurtrière. Un porte-parole de l'armée israélienne a mentionné qu'une enquête était en cours pour vérifier l'implication éventuelle des forces israéliennes dans cette zone précise.

L'aide insuffisante

Dans le sud de la bande de Gaza, où afflue un nombre croissant de nouveaux réfugiés venant du nord, les ressources vitales telles que le pain, le carburant et l'eau se font de plus en plus rares. Chaque jour, des files d'attente interminables se forment, avec l'espoir mince d'obtenir ne serait-ce qu'une petite aide.

Une voix de désespoir s'élève parmi les déplacés palestiniens : "Nous menions une vie digne dans nos foyers. Mais depuis notre déplacement, nous sommes réduits à l'humiliation."

"Nous implorons qu'on nous fournisse du pain et qu'on répare les systèmes d'égouts défectueux dans les écoles. Nos craintes grandissent face au risque de maladies, surtout avec la menace persistante du coronavirus qui pèse sur nos enfants. Ayez pitié de nous !", lance une femme palestinienne, exprimant le désarroi et les besoins criants de ces populations déplacées et vulnérables.

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Une femme palestinienne déplacée dans le sud de la bande de Gaza
Une femme palestinienne déplacée dans le sud de la bande de Gazaeuronews

Les réfugiés du nord de la bande de Gaza ont érigé de nouveaux camps plus au sud, mais ces installations précaires ne suffisent pas à se protéger contre les intempéries. Ces camps démunis ne bénéficient d'aucun service de base, dépourvus même de toilettes fonctionnelles.

L'aide parvient à Gaza de manière extrêmement limitée. Chaque livraison est restreinte en quantité, chaque camion ne transportant qu'une infime partie des fournitures indispensables. 

L'attente interminable

Du côté palestinien du poste frontière de Rafah, frontalier avec l'Égypte, des centaines de personnes scrutent nerveusement les horaires affichés, espérant obtenir leur opportunité de quitter la bande de Gaza.

Seulement un nombre restreint de ressortissants étrangers ont reçu l'autorisation de quitter Gaza. Pour beaucoup d'entre eux, l'attente persiste. Katya Miess, une Allemande arrivée une semaine avant le début du conflit pour rendre visite à son mari palestinien, fait partie de ces personnes bloquées dans l'incertitude.

"Tout le monde souffre, pleure, et vit dans la peur. Jour après jour, des bombes et des missiles sont la triste réalité", a-t-elle partagé avec Euronews.

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"Les gens se sentent perdus, abandonnés par leur propre pays. L'avenir est incertain. Chaque jour, la population vit dans la crainte pour sa vie. Cette situation est tout sauf normale."

Katya Miess, ressortissante allemande bloquée à Gaza
Katya Miess, ressortissante allemande bloquée à Gazaeuronews

Alors que la situation critique du système de santé de Gaza s'aggrave, des ambulances transportant des Palestiniens blessés ont réussi à franchir la frontière égyptienne, profitant d'une brève ouverture.

Cependant, cette ouverture n'a pas bénéficié à l'acheminement de carburant vital vers la bande de Gaza. Cette pénurie a sérieusement entravé la capacité des hôpitaux à fournir des soins de base, mettant en danger la vie de nombreuses personnes, y compris des nouveau-nés prématurés.

Face à cette détérioration alarmante, le Dr Ahmad Moghrabi a exprimé ses inquiétudes : "Si cette situation persiste, dans quelques jours, nous risquons de ne plus pouvoir poursuivre nos activités. Nous assisterons alors à des tragédies et à des atrocités d'une ampleur sans précédent dans l'histoire."

Le 15 novembre, l'armée israélienne a pris le contrôle d'Al-Chifa, le plus grand hôpital de Gaza, accusant le Hamas d'utiliser cet établissement comme sa base principale.

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Au moment de la diffusion de notre reportage, le centre de commandement du Hamas restait introuvable.

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