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"Si nous ne réagissons pas, nous entrons dans un schéma de soumission" de l'UE, estime de Villepin

Ancien premier ministren, Dominique de Villepin, dans le bureau de son parti, pour une interview exclusive avec Euronews
Ancien premier ministren, Dominique de Villepin, dans le bureau de son parti, pour une interview exclusive avec Euronews Tous droits réservés  Euronews / Sophia Khatsenkova
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Par Sophia Khatsenkova
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Face à l’intervention américaine au Venezuela, aux pressions de Washington sur le Groenland et au retour d’un rapport de force sans limites, l’ancien Premier ministre français appelle l’Union européenne à affirmer clairement ses lignes rouges. Entretien avec Euronews.

Opposant à l’intervention américaine en Irak en 2003, Dominique de Villepin estime que l’Union européenne fait aujourd’hui preuve d’une dangereuse timidité face aux nouvelles démonstrations de force de Washington.

De l’opération militaire américaine au Venezuela aux pressions exercées sur le Groenland, l’ancien Premier ministre français sous Jacques Chirac (2005-2007) plaide pour une réponse européenne plus ferme.

Il revient également sur son nouveau mouvement politique, La France Humaniste, à l’approche des échéances électorales, sans confirmer à ce stade une candidature à l’élection présidentielle de 2027.

Comment analysez-vous la réaction de l'Union européenne face à l'intervention militaire américaine au Venezuela ? Pensez-vous que l'UE a montré une politique étrangère cohérente ?

Je pense que l'Union européenne est restée très timide face à cette intervention et on est en droit d'attendre de la part de l'UE une réaction beaucoup plus forte. Rappeler l'importance du droit international et du respect de la souveraineté des États me paraît non seulement la moindre des choses, mais aussi important en ce moment de notre vie internationale.

Nous n'avons pas, nous Européens, réagi aux différentes étapes de la pression croissante que les États-Unis ont exercée sur les Européens. Nous n'adressons pas le bon signal à l'administration Trump, qui semble encouragée à continuer à mettre davantage de pression sur l'Europe. Et manifestement, l'UE semble être une variable d'ajustement dans la stratégie américaine. Je crois qu'il est temps de dire clairement aux Américains et à l'administration Trump que cette stratégie n'est pas acceptable.

Nous sommes instruits des conséquences des interventions militaires américaines. Nous l'avons vu en Afghanistan, nous l'avons vu en Irak, nous l'avons vu en Libye. Toutes ces interventions n'ont jamais donné les résultats espérés et ont souvent créé beaucoup plus de chaos et d'instabilité que, au départ, les administrations américaines ne l'imaginaient.

Au Venezuela, on le voit bien, une intervention militaire qui ne s'accompagne pas d'une stratégie politique très claire, qui manifestement n'a pas prévu les étapes suivantes, et un pari sur un accès illimité aux ressources pétrolières, qui a du mal aujourd'hui à se concrétiser quand on voit les réticences des sociétés pétrolières américaines. Donc il y a un sentiment aujourd'hui certes de très grande technicité de l'armée américaine, mais en même temps d'une très grande improvisation politique.

Parmi les conséquences, il y a bien sûr ce qui ressemble à un encouragement aux Russes et aux Chinois de faire de même dans leurs propres zones d'influence. Cet aspect politique et symbolique de l'intervention au Venezuela est susceptible de faire des émules ailleurs dans le monde et donc de déstabiliser complètement la société internationale. Donc ne pas respecter le droit international, ça crée des situations qui peuvent devenir irréversibles et dangereuses.

Certains estiment que cette intervention militaire met en lumière une incapacité de l'Union européenne à peser face aux États-Unis dans un contexte de crise internationale. Qu'en pensez-vous ?

Je pense qu'il s'agit moins d'incapacité que d'un calcul. Je pense que les Européens se sont posé la question : "Faut-il réagir ou pas réagir ?" Ils sont arrivés à la conclusion, tout à fait erronée à mon sens, que si l'on voulait avancer sur le dossier principal de l'Ukraine, il fallait avoir une position modérée, voire faire semblant de ne pas voir ce qui se passe au Venezuela.

Personne ne peut regretter le régime de Nicolas Maduro, mais ce régime est toujours en place. Donc, de ce point de vue-là, il faut voir que les opérations menées il y a quelques jours au Venezuela ne donnent pas les résultats espérés. Donc je pense que c'est un marché de dupes. Que de se taire sur le Venezuela et d'espérer amadouer les Américains pour obtenir davantage, c'est trompeur.

Est-ce que vous pensez qu'aujourd'hui on peut toujours non dire face à quelqu'un comme Trump ? L’Union européenne n’est-elle pas limitée par sa dépendance aux États-Unis ?

Les dépendances historiques qui existent pèsent très lourd, mais cela n'empêche pas de dire la vérité et d'avertir les Américains des risques qu'ils prennent. En 2003, nous savions que les conséquences d'une intervention en Irak allaient se heurter à des difficultés incontournables. Et donc que l'innocence ou la naïveté américaine allait être mise à rude épreuve. Je pense que c'est pareil au Venezuela, il y a une méconnaissance de ces régions, ils n'ont absolument pas pris en compte qu'il y a un nationalisme anti-américain et anti-impérialiste au Venezuela et parmi les conséquences de l'intervention à Caracas, il y a le risque de voir nourrir le sentiment anti-colonial dans toute l'Amérique latine.

Nous, Européens, devons avertir l'administration Trump des conséquences des décisions qu'il prend. Et puis surtout, nous devrons défendre les intérêts des Européens. Et défendre les intérêts des Européens, ce n'est pas aujourd'hui faire de l'Europe une variable d'ajustement, de la puissance américaine, parce que cela conduit alors à des attitudes dont nous voyons bien la portée et la gravité. Les menaces qui pèsent sur le Groenland sont directement la conséquence de l'incapacité des Européens à marquer des limites à la puissance américaine.

La caractéristique du trumpisme aujourd'hui et du nouveau monde dans lequel nous vivons, c'est l'illimitisme. Il n'y a pas de limite à la puissance et le président Trump veut par sidération imposer aujourd'hui sa règle. Nous, Européens, nous sommes porteurs d'une tradition démocratique de respect et de respect du droit en particulier. Nous devons affirmer ce que nous ne pouvons pas accepter et ce que nous n'accepterons jamais. La mainmise de l'administration Trump sur le Groenland ne pourra jamais être acceptée par le Danemark ni par aucun des Européens.

Quels outils diplomatiques est-ce que l'UE devrait mobiliser pour protéger la souveraineté danoise et l'autodétermination du Groenland ?

Je pense que tous les outils peuvent être mobilisés. Il y a bien sûr les outils de la diplomatie. Je vois que la France a décidé d'ouvrir un consulat à Nuuk, capitale du Groenland. Certains parlent aujourd'hui d'exercices militaires de l'OTAN ou des pays de l'Union européenne qui pourraient se dérouler dans les prochaines semaines.

On peut imaginer activer des mesures de représailles en matière commerciale. Il y a de très nombreux domaines où il faut que l'Europe marque son refus d'un franchissement de cap qui fait alors changer en profondeur les relations entre l'Union européenne et les États-Unis. Et il faut constater que certains ont réussi à dire non. Quand la Chine refuse le chantage commercial et décide de riposter en retenant les terres rares, elle marque clairement qu'il y a une limite à la stratégie américaine et que l'Amérique doit changer d'attitude. Et c'est bien ce que l'administration Trump a dû faire.

Donc, nous avons des outils ; nous sommes un marché de 450 millions de consommateurs ; nous sommes la première puissance commerciale du monde ; nous n'avons pas de raison de nous laisser intimider. La vraie question, c'est celle de notre unité. Est-ce que nous sommes suffisamment unis pour que tous les Européens soient capables de s'imposer face à cette administration Trump ? Il est temps, dès lors que nous ne serions pas capables de le faire à 27 pays de l'UE, de nous organiser autrement, et qu'il y ait une avant-garde européenne de quelques pays, une sorte de conseil de sécurité européen, qui, dans les secteurs stratégiques, soit capable de se mobiliser et de prendre des décisions.

Nous sommes dans un moment historique pour l'Europe et il faut bien voir que si nous ne réagissons pas, nous entrons alors dans un schéma de vassalisation et de soumission qui change complètement l'histoire de l'Europe et des Européens.

Passons à la politique française. Présentez-nous les grandes lignes du projet de votre nouveau parti, la France Humaniste, et son positionnement par rapport à la présidentielle de 2027 ?

La France Humaniste, nous l'avons créée, avec Benoît Jimenez, il y a quelques mois, face à une situation nouvelle sur le plan politique national et international. On voit l'inquiétude grandissante en France sur les sujets de sécurité, d'immigration, sur les sujets de pouvoir d'achat, sur les sujets aussi de souveraineté, face à des menaces qui s'accumulent.

Il était temps de remettre l'enjeu de notre souveraineté, de notre identité, au cœur de l'engagement politique, et c'est ce que nous avons fait. Il y a trois grands objectifs. Le premier, c'est de rétablir l'ordre républicain. C'est respecter les règles de la République. Et ça veut dire donc se situer dans le cadre d'un État de droit. Aujourd'hui, ce qui est particulièrement menacé en France et en Europe, c'est l'État de droit. On le voit avec la politique menée par certains pays, comme les Hongrois, la République tchèque et d'autres.

Une autre priorité, c'est aussi toute l'histoire de notre pays : c'est l'état social. C'est un État protecteur qui prend en compte les plus défavorisés. Donc remettre la justice sociale au cœur de nos priorités.

Et puis il y a une troisième obligation qui est française et européenne : c'est le souci de l'efficacité économique. Nous sommes dans un temps où nous devons faire face à une compétition mondiale extrêmement forte. Nous devons mettre l'innovation de notre côté ; nous devons aider les entreprises à croître et à se développer dans un cadre européen. Donc nous devons donner les moyens à nos entreprises de se développer et de marquer des points dans un monde de plus en plus compétitif.

Est-ce qu'on peut s'attendre à une annonce bientôt de votre candidature à la présidentielle de 2027 ?

Pour faire une annonce sur une élection présidentielle en France, il faut deux conditions. La première, c'est qu'il faut être dans le temps de la présidentielle. Nous sommes à 16 mois de l'élection et les Français aujourd'hui ont d'autres préoccupations. Vous le voyez dans les rues avec le mécontentement des agriculteurs. Vous le voyez à travers les manifestations concernant le pouvoir d'achat et la situation européenne et internationale.

Nous rentrons dans un autre temps qui est celui des municipales et peut-être même s'il y a une dissolution — des législatives anticipées.

Il faut par ailleurs être en mesure de présenter aux Français une vision globale, organisée, structurée, et tout ceci demande du temps. Donc nous sommes encore dans un temps de mobilisation, d'organisation, de débats. Nous avons déjà réussi à nous installer, à organiser un mouvement qui a plus de 50 000 adhérents et nous nous cessons de croître avec beaucoup de jeunes. Ce que nous voulons, c'est que chacun puisse prendre sa part dans la définition du projet. Donc voilà, tout ceci suppose des étapes successives, et le moment venu, bien sûr, nous serons à même de présenter une alternative.

Comment est-ce que vous analysez l'annonce du premier ministre Sébastien Lecournu de possibles élections législatives anticipées pendant les municipales ?

C'est une proposition ou une déclaration faite par le Premier ministre qui ressemble à un cri de désespoir et qui vise d'abord à ce que les députés se réveillent. Rajouter aujourd'hui une nouvelle dissolution compte tenu des résultats de la précédente, ce serait rajouter de l'aventure dans un pays qui n'a pas besoin de cela aujourd'hui, qui est suffisamment troublé et perturbé à 16 mois de l'élection présidentielle.

Le but de cette déclaration est d'abord celui d'un électrochoc qui permette aux partis de considérer que le gouvernement évidemment ne pourra pas accepter qu'un budget ne soit pas voté, que les responsabilités ne soient pas prises. Donc je pense qu'il s'agit davantage d'un message adressé à la classe politique que réellement d'une volonté d'avancer vers une nouvelle dissolution.

*Cette interview a été éditée et condensée pour plus de clarté

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