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Mai 68 - Mai 2018. Comment la société française a changé en 50 ans

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Mai 68 - Mai 2018. Comment la société française a changé en 50 ans

Mai 68 - Mai 2018. Comment la société française a changé en 50 ans
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50 ans séparent la société qui a vu éclater les événements de Mai 1968 et la société française d’aujourd’hui. Euronews s’est plongé dans les statistiques publiques pour constater ce qui a changé en cinq décennies.

La démographie

Entre 1968 et 2018, la population française a crû de plus de 16 millions de personnes.

Mais la population a vieilli. Le nombre de moins de 20 ans a chuté de 1 million de personnes alors que le pays compte près de 8 millions de personnes en plus ayant dépassé les 60 ans.

La population vieillit et vit plus longtemps. L’espérance de vie a augmenté de presque onze ans en 50 ans.

La famille

Entre 1968 et 2018, le nombre de mariages a été divisé par 1,5. Les divorces eux ont explosé et ont été multipliés par 3,5.

En 1968, les femmes se mariaient, en moyenne, à 24 ans. En 2017, elles ont alors 35 ans lors de leur premier mariage.

L’union libre et l’union civile participent à la baisse des mariages et au recul de l’âge du premier mariage.

Les femmes font aussi moins d’enfant qu’en 1968, période où les enfants nés après la guerre, les baby-boomers, arrivent à la majorité. La France est même désormais passée sous le taux de renouvellement de la population (2,1) comme tous les pays européens.

Les femmes font presqu’un enfant de moins, en moyenne, qu’en 1968 (-0.7).

Les femmes ont aussi leur premier enfant quatre ans plus tard, en moyenne, qu’en 1968.

La contraception orale n’a, pour mémoire, été légalisée en France qu’en 1967 – les décrets d’application s’étalant même de 1969 à 1972 – avant d’être remboursée par la Sécurité sociale en 1974, un an avant la légalisation de l’avortement.
Ainsi, en 1968, le retrait reste la méthode contraceptive dominante alors qu’en 2016, il s’agit de la pilule.

"La société est alors encore très patriarcale et c'est ça qui est remis en cause", nous explique Jean Vigreux, historien et auteur de "Croissance et contestation 1958-1981" au Seuil. "Il suffit de voir le débat qui existe autour de la mini-jupe de Courrège. La société s'approprie ce débat, ce qui montre la dimension socio-culturelle de ce mouvement de Mai, et génère même le slogan 'la mini-jupe oui, les mini-salaires non."

L’économie

Le revenu national brut par habitant a été multiplié par 15 entre 1968 et 2016, passant de 2 092€ à 31 658€.

L'indice des prix à la consommation, qui mesure l'évolution des prix de biens courants mais pas forcément du coût de la vie en tant que tel, augmente fortement dans les années qui entourent 1968. Alors que depuis les années 2000, les prix sont globalement plus stables.

La proportion de personnes pauvres a légèrement baissé, passant de 12% en 1970 à 8% en 2015.
Comme le rappelle Jean Vigreux, "même si la croissance est forte dans les années 1960, elle ne profite pas à tous". Il souligne que "le SMIC, le salaire minimum, est augmenté de +35% lors de la signature du protocole – pour ne pas les appeler les accords – de Grenelle". Les travailleurs pauvres, terme très utilisé de nous jours, existent déjà, "ce sont les OS, les ouvriers spécialisés et certains immigrés qui vivent dans les bidonvilles".

Le taux de chômage a lui considérablement augmenté passant de 2,7% en 1968 – et alors que l'ANPE (Agence nationale pour l'emploi) est créée en 1967 – à 9,4% en 2017.

La structure socio-professionnelle a beaucoup évolué. Les agriculteurs sont la catégorie socio-professionnelle qui a le plus diminué : leur nombre a été divisé par sept depuis 1968. Les ouvriers, qui ont largement participé au mouvement de Mai, ont été divisés par deux depuis. Ce sont les cadres et professions intermédiaires qui ont le plus augmenté, leur proportion ayant été multipliée par trois.

Le tourisme se développant au fil des décennies, la France a tiré son épingle du jeu, devenant la première destination mondiale. Le nombre de touristes a bondi de 10,8 millions en 1968 à 82,6 millions en 2016.

La politique

L’abstention est désormais souvent faiseuse de roi et scrutée à chaque élection en France. De fait, celle-ci a bondi de 20% au premier tour des législatives de 1968 à 51% à celles de 2017. L’intérêt des Français pour l’élection de leur président, en revanche, se maintient, l’abstention étant à peu près égale à l’élection de 1969 et celle de 2017.

La parité au sein du parlement a augmenté même si l’égalité est encore loin d’être atteinte. En 1967, les femmes à l’Assemblée nationale et au Sénat représentaient 1,7% et 1,8% des élus. Elles sont désormais 38,8% et 29%.

Les femmes sont aussi un peu plus nombreuses à travailler. Le taux de féminisation de l’emploi passe de un peu plus de 34% en 1968 à 48% en 2018. Le droit des femmes à exercer une activité professionnelle, et à ouvrir un compte bancaire, sans le consentement de leur mari ne date, en 1968, que de trois ans. Bien sûr, les femmes n’ont pas attendu cette date pour travailler.

La baisse du syndicalisme en France date d’avant les années 1960 et si celle-ci continue de baisser depuis 50 ans, l’écart entre 1968 et 2013 n’est pas si grand. Le taux de syndicalisation passe de 18% environ alors à 11% aujourd’hui.
En 1968, cela signifie que la contestation dans les usines s'organise de deux manières possibles, nous explique Jean Vigreux : "soit le syndicat participe au démarrage de la contestation, soit c'est la base qui va chercher le syndicat. C'est parfois avec la grève que les ouvriers créent le syndicat dans l'entreprise", ne sachant pas comment organiser le mouvement.
Chez les étudiants, l'UNEF appelle à la mobilisation dès le 4 mai, partout en France, "et surtout en province", dès le lendemain de l'arrestation d'étudiants lors d'une "intervention de la police qui choque beaucoup à l'époque, avec le mot d'ordre 'Libérez nos camarades'" poursuit Jean Vigreux. Il ajoute que dans les milieux universitaire l'action du SNESUP, syndicat des enseignants ainsi que de la FEN (Fédération de l'Education Nationale) est importante, "la FEN faisant l'interface entre les différents syndicats ; c'est elle qui, notamment fera entrer Force Ouvrière dans la lutte".

La société

Dans les années soixante, que Rémy Pawin, professeur agrégé et docteur en histoire contemporaine, décrit dans ses travaux comme les Treize heureuses (1962 - 1975), la croissance profite enfin à la majeure partie des Français, notamment aux ouvriers – et non plus seulement à la reconstruction du pays.

Selon Rémy Pawin, “durant cette période, les salaires augmentent ; la satisfaction et le bien-être matériel déclaré aussi.” “Les foyers ont l’eau, l’électricité et s’équipent en télévisions, réfrigérateurs, voitures.” ajoute-t-il.

Ainsi, par exemple, si seulement 8% de la population possède un lave-linge en 1954, ce chiffre grimpe à 30% en 1962 pour atteindre près de la moitié de la population en 1968. Aujourd’hui la quasi-totalité de la population en est équipée (96%).

Le nombre de voitures particulières n’a cessé d’augmenter depuis 1968. On comptait 10 millions de voiture alors, soit environ une voiture pour trois Français majeur ; on en compte désormais 32 million, soit un peu moins de deux voitures pour trois Français majeur.

Le “bien-être” ne suffit pas. Et cela même en 1968. En effet, selon Rémy Pawin, “il existe une part de la jeunesse qui n’a pas connu la guerre et qui a obtenu ces biens de consommation, mais qui s’en lasse.

L’éducation

La jeunesse est de mieux en mieux éduquée. On pourrait croire que le taux de réussite au baccalauréat n’a pas évolué depuis 1968 car cette année-là un peu plus de 81% des candidats ont décroché leur diplôme. Mais il s’agit d’une anomalie dûe aux événements de Mai. La moyenne de la décennie en excluant cette session est de près de 62% de réussite contre 87% pour la période 2010-2017. En 1967, ils étaient 59,6% à réussir leur examen final contre près de 88% en 2017.

Plus significatif encore, le nombre de bacheliers a augmenté au fur et à mesure où l’éducation mène les élèves de plus en plus loin dans le parcours scolaire. Ainsi il était 208 460 candidats en 1968 contre 729 600 en 2017. Ainsi, la proportion de bacheliers dans une génération donnée bondit de près de 20% en 1968 à près de 74% en 2013, selon les chiffres de l’Education nationale.

En 1968, 10% de la classe d’âge des 18-25 ans suivent des études supérieures. On compte ainsi 600 000 étudiants cette année-là dont 580 000 en faculté. En 2016, c’est presque la moitié des 18-25 ans – et alors que la majorité n'est atteinte qu'à 21 ans – qui suivent des études supérieures, soit 2.6 million d’étudiants.

Le nombre de jeunes quittant le système scolaire sans diplôme ou simplement avec le BEPC ou Brevet des collèges (diplômes passés en fin de premier cycle soit l'équivalent de la troisième dans le système actuel) est, par contre, en baisse passant de 3,6 millions de jeunes âgés de 16 à 24 ans à 830 000 en 2014, soit une baisse de 52% à 12% des jeunes de 16-24 ans en cinquante ans.

Rémy Pawin nous a expliqué comment ces jeunes qui se lassent de la société de consommation va trouver “le bonheur dans les luttes sociales qui peuvent apporter une grande satisfaction”. D’autant, ajoute-t-il que “de nombreuses revendications de Mai 68 sont satisfaites. Pour les ouvriers, le mouvement se termine par les accords de Grenelle et pour les étudiants, Mai 68 contribue à faire diminuer la verticalité dans l’enseignement et l’autoritarisme. Le mouvement permet aussi la mixité dans les établissements scolaires.” Pour lui, “avec Mai 1968 ce sont de nouveaux chemins de vie qui s’ouvrent, notamment avec le mouvement des communautaires et la révolution sexuelle.” Les anciens chemins de vie existent toujours “ceux qui veulent suivre la voie du consumérisme le peuvent toujours mais les autres, ceux qui veulent lutter, le peuvent aussi : les Marxistes (PCF, Trotskistes…) est toujours très fort ; la CFDT, alors un tout jeune syndicat très différent de ce qu’il est aujourd’hui, est très engagé alors dans l’autogestion.

La désillusion ne vient qu’en 1975, lorsque les effets du choc pétrolier se font sentir, que les communautés ferment et que le PC décline avec les révélations sur le Stalinisme, que le pessimisme prend le dessus.