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La plus grande stupidité de l'humanité est l'infériorisation et la sous-estimation des femmes | View

Dr. Morissanda Kouyaté
Dr. Morissanda Kouyaté
Par Dr. Morissanda Kouyaté
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Comme une prière personnelle, je répète toujours cette phrase pour garder le cap vers la restitution totale et inexorable des droits humains en général, et des droits des filles et des femmes, en particulier : celles et ceux qui sont épris de justice, de paix et de progrès humains, doivent résolument se battre pour que les droits du pétrole ne remportent pas la victoire sur les droits humains.

En 1983, un changement sismique est intervenu dans ma vie, alors que je servais comme jeune médecin, directeur de l’hôpital de Tougué, une agglomération rurale, très éloignée de Conakry, la capitale de la Guinée.

Un après-midi, cinq femmes désemparées, en pleurs, se présentèrent à moi à l’hôpital, tenant dans leurs bras deux jolies jumelles Hassantou et Housseynatou, âgées de 12 ans. Les jumelles étaient dans un état critique, hémorragique et couvertes de sang, suite à leur excision. Jusque-là, je n’avais jamais rien entendu parler de mauvais au sujet de ce qui était alors communément appelé, à tort, circoncision féminine, désormais connue sous son vrai nom de mutilations génitales féminines (MGF).

Face à ce drame, j’ai sonné la mobilisation générale de tout le personnel de l’hôpital pour sauver les deux jumelles ; ma femme qui est professeur de littérature y a même participé en donnant son sang pour la transfusion. En dépit de tous nos efforts déployés, les jumelles sont décédées, quarante-huit heures après leur admission à l’hôpital. Ce double décès m’a choqué et ébranlé et j’ai ressenti cela comme si elles étaient mes propres filles. Révolté et décidé à prévenir de futurs décès similaires, j’ai pris trois jours de congé pour rédiger un pamphlet virulent sur les dangers de la ‘’circoncision féminine’’, que je venais de vivre. Ce fut mon premier pas dans la nouvelle direction qu’avait prise ma vie : mettre fin aux mutilations génitales féminines.

Peu de temps après, j’ai activement participé à l’organisation d’une conférence à Dakar, au Sénégal, appuyée par l’OMS, au cours de laquelle nous avons créé, le 6 février 1984, le Comité Inter-Africain sur les pratiques traditionnelles affectant la santé des femmes et des enfants (CI-AF) que je sers aujourd’hui au poste de Directeur Exécutif.

Depuis 36 ans, je parcours un chemin sinueux et semé d’embûches qui m’a fait découvrir les ravages causés par les mutilations génitales féminines, les mariages d’enfants et toutes autres violences faites aux femmes et aux filles. J’ai surtout découvert que la plus grande stupidité de l'humanité est l'infériorisation et la sous-estimation des femmes, qui constitue en réalité, une inversion de la hiérarchie des valeurs humaines.

Très souvent, ce phénomène est vendu dans des emballages socio-économiques constitués de concepts ou phrases avilissants tels que : « Elle va à l’école pour juste savoir lire et écrire son nom ; Très cultivées, elles font peur aux hommes ; Les femmes n’ont besoin que de microcrédits cela leur suffit ; Il est peureux comme une femme ; Fais attention à ne pas te mesurer à moi, j’en ai plusieurs comme toi à la maison ; Si on ne l’excise pas, elle ne sera pas soumise à son mari ; etc. »

En analysant ces paradigmes, on se rend facilement compte que nos sociétés sont fondées sur la discrimination et l’exclusion des femmes et des filles, ce qui explique suffisamment le retard de toute l’humanité, y compris ceux qui sont à la pointe de la connaissance scientifique, technique et technologique. Il est d’ailleurs paradoxal de constater qu’aucun algorithme efficace ne soit encore trouvé, du moins élaboré, pour expliquer, convaincre et guider les sociétés dites modernes vers l’égalité des sexes.

Attribuer cette faute grave à des pays spécifiques ou à un continent tel que l’Afrique, ne fait que compliquer la recherche de solutions. C’est pourquoi je me suis battu à la tête du Comité Inter-Africain pour participer à la conception et à l’adoption de précieux instruments légaux au plan national, continental africain (Protocole à la Charte africaine des droits de l'Homme et des peuples relatif aux droits des femmes) et international (Résolution A/RES/67/146 de l'Assemblée Générale des Nations Unies bannissant les mutilations génitales féminines dans le monde ; et le 6 février comme Journée internationale Tolérance Zéro aux mutilations génitales féminines ).

Cependant, au-delà des textes, des conférences, des débats, des émissions radiotélévisées, des séminaires, il faut une cure efficace et pragmatique qui s’attaque à la racine de ce dévoiement sociétal universel. Le résultat le plus significatif que je peux citer dans notre lutte contre ces violences faites aux femmes est l'appropriation de la lutte par les victimes elles-mêmes. Aujourd'hui, des filles et des femmes, elles-mêmes, souvent soutenues par des garçons et des hommes éclairés, s'organisent pour se protéger et résister aux pressions de leurs communautés et de leurs familles qui tentent de les soumettre, au nom de l’absurde, à toutes sortes de violences. Les progrès sont lents, mais il faut toujours garder à l’esprit qu’il s’agit d’éliminer des pratiques et paradigmes venus de la nuit des temps, mais que la victoire sur ces violences chaudes et froides est inexorable.

C’est pourquoi lorsqu’en juillet 2020 j’ai eu l’honneur de recevoir le Prix Nelson Mandela des Nations Unies, je me suis dit que les jumelles ont gagné et que la lutte continue.

Le Dr. Morissanda Kouyaté est directeur exécutif du Comité Inter-Africain sur les Pratiques Traditionnelles Affectant la Santé des Femmes et des Enfants (CI-AF). Il est également président de la « Fondation Morissanda Kouyaté, Femmes et Enfants (FOMFE) »

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