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Ne surtout pas savoir : comment la Russie étouffe toute information sur ses crimes en Ukraine

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Par Maxime Biosse Duplan & AFP
Vladimir Poutine, lors de l'anniversaire de l'annexion de la Crimée, à Moscou, le 18 mars dernier
Vladimir Poutine, lors de l'anniversaire de l'annexion de la Crimée, à Moscou, le 18 mars dernier   -   Tous droits réservés  Vladimir Astapkovich/Sputnik

Depuis le début de l'invasion russe de l'Ukraine, Moscou a choisi d'étouffer toutes les tentatives, venues de l'intérieur ou de l'extérieur, d'informer la population russe sur ses opérations de guerre et le sort des populations attaquées. Au contraire, Vladimir Poutine et tout l'appreil d'Etat se sont lancés dans une propagande bien huilée, préparée, et imparable : l'armée russe, dans le cadre d'une "opération spéciale", s'est lancée dans la "dénazification" de l'Ukraine. Toute information, toute communication contraire à cette ligne officielle est désormais réprimée et son auteur passible d'une peine de prison.

Certaines voix sont parvenues à s'élever pour tenter de faire entendre la vérité, comme celle de la journaliste de la chaîne publique Pervy Kanal [Première chaîne], qui la semaine dernière en plein JT a fait irruption sur le plateau avec un panneau disant "Non à la guerre, ne croyez pas la propagande, ici on vous ment". Arrêtée, elle risque jusqu'à dix ans de prison.

Ce mardi, une autre de ces voix dissidentes (et courageuses) s'est élevée : "Je veux que la Russie m'entende, que les gens apprennent à distinguer la propagande (...), arrêtent d'être zombifiés", a déclaré Zhanna Agalakova lors d'une conférence de presse organisée par l'organisation de défense des journalistes RSF (Reporters sans frontières) à Paris. "Manipulation", bribes de réel tordues pour former des "mensonges", référence fallacieuse aux nazis... Cette journaliste russe d'une grande chaîne de télévision, qui a démissionné à cause de la guerre en Ukraine, a donné à voir de l'intérieur la "propagande" qui règne dans son pays.

"J'ai beaucoup hésité" avant de prendre la parole, "mais je ne pense pas avoir d'autre choix", a-t-elle ajouté, les larmes aux yeux.

Je veux que la Russie m'entende, que les gens apprennent à distinguer la propagande (...), arrêtent d'être zombifiés
Zhanna Agalakova
journaliste russe

Pourquoi maintenant et pas avant la guerre en Ukraine? "J'ai fait des compromis dans ma carrière" mais là, c'était "une ligne rouge", a-t-elle répondu.

"Ces derniers jours, nous observons des remous à l'intérieur de ces médias de propagande", avec "un certain nombre de démissions, difficiles à chiffrer", a déclaré le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire, aux côté de Mme Agalakova. "Le pouvoir essaie d'étrangler les médias indépendants" et l'absence de "presse libre" mène au "suicide d'un pays", estime Zhanna Agalakova.

Pour justifier son action en Ukraine, "le pouvoir a joué sur une corde extrêmement sensible pour les Russes" en prétendant lutter contre des groupes nazis, a souligné Mme Agalakova. Car le pays reste traumatisé par la Deuxième Guerre mondiale et ses "27 millions de morts" soviétiques : "Quand, en Russie, on entend le mot nazi, on n'a qu'une seule réaction : il faut détruire ça. C'est une manipulation, un énorme mensonge".

Les "Fake news", version russe

La Russie a ouvert ce mardi sa première affaire pénale contre un journaliste pour publication de "fausses informations" sur les agissements de l'armée russe en Ukraine, aux termes d'une loi récente prévoyant jusqu'à 15 ans de prison. Le Comité d'enquête, chargé des principales affaires, a annoncé avoir "ouvert uneenquête criminelle contre le journaliste Alexandre Nevzorov", lui reprochant d'avoir "sciemment publié de fausses informations sur un bombardement délibéré d'une maternité de Marioupol (sud-est de l'Ukraine) par l'armée russe".

Ce bombardement, vérifié à de nombreuses reprises et par de nombreuses sources, a coûté la vie à plusieurs personnes, dont une femme enceinte et son bébé. L'évènement avait fait l'objet d'une véritable guerre de l'information sur Twitter, qui a du retirer des messages postés par exemple par l'ambassade de Russie à Londres.

Neuf ans de prison pour Navalny, dissident star et grand communiquant

C'est aussi ce mardi que la justice russe a condamné à neuf ans de prison le blogueur Alexeï Navalny, charismatique rival de Vladimir Poutine, auteur de documentaires sur la corruption des élites de Moscou et infatigable accusateur de l'opacité et des mensonges des élections en Russie. Navalny n'a pas été condamné pour fake news, mais pour "corruption." Une farce, un prétexte selon lui.

Facebook et Instagram, bientôt Youtube

Les réseaux sociaux ne sont pas en reste : un tribunal russe a interdit ce lundi les géants Facebook et Instagram pour "extrémisme". "Le tribunal a satisfait une action en justice déposée par le premier procureur général adjoint contre la société holding Meta Platforms Inc. portant sur l'interdiction de ses activités sur le territoire russe", a indiqué la cour.

Facebook et Instagram, détenus par Meta, sont donc "interdits pour cause d'activité extrémiste", a ajouté le tribunal dans un communiqué publié sur Telegram. Cette interdiction ne vise en revanche pas l'application de messagerie WhatsApp, elle aussi détenue par Meta, le tribunal ayant estimé qu'elle ne servait pas de moyen de "diffusion publique d'informations".

Les deux réseaux sociaux étaient déjà bloqués depuis plusieurs jours, de même que Twitter et les sites de la plupart des médias russes encore indépendants. Ils sont inaccessibles à moins d'utiliser un réseau virtuel privé (VPN).

Les services de sécurité russes (FSB) avaient eux aussi exigé lundi l'interdiction "immédiate" de Facebook et d'Instagram. "Les activités de Meta sont dirigées contre la Russie et ses forces armées. Nous demandons son interdiction et l'obligation d'appliquer cette mesure immédiatement", avait déclaré lors de l'audience un porte-parole du FSB, Igor Kovalevski, cité par l'agence de presse Interfax.

Youtube, désormais, est dans le collimateur de Moscou.

Les chaînes d'info, victimes aussi de la chasse aux sorcières

Notre propre chaîne, Euronews, a été coupée ce mardi par les autorités russes, et l'accès à son site internet fermé. A l'instar d'autres médias internationaux, comme Bloomberg, CNN, RAI, ARD, ZDF, Deutsche Welle.

Les médias russes indépendants, sous pression depuis de nombreuses années, sont aujourd'hui souvent qualifiés d'"agents de l'étranger", ainsi que de nombreux activistes, artistes ou ONG, comme l'association de défense des droits de l'Homme Memorial, dont la dissolution a été confirmée ce mardi même par la cour suprême de Russie...