This content is not available in your region

Restauration de la nature : qu'attendent les défenseurs du climat de l'UE?

Access to the comments Discussion
Par Alice Tidey
Un bénévole ramasse un sac en plastique dans un ruisseau lors d'une collecte de déchets dans une zone humide en Grèce, 3 février 2018.
Un bénévole ramasse un sac en plastique dans un ruisseau lors d'une collecte de déchets dans une zone humide en Grèce, 3 février 2018.   -   Tous droits réservés  AP Photo/Thanassis Stavrakis

La biodiversité dont dépendent les humains, les animaux et la végétation disparaît à un rythme sans précédent. Dans ce contexte de crise, la Commission européenne a adopté le 20 mai 2020 une proposition de stratégie en faveur de la biodiversité à l'horizon 2030.

Retardé de plusieurs mois, mais attendu avec impatience par les ONG et les défenseurs du climat, la Commission devrait très prochainement dévoiler (au mois de juin) son nouveau plan de restauration de certains des écosystèmes les plus dégradés sur l'espace européen. 

Cette action est aujourd'hui considérée comme un des éléments clés dans la lutte contre le changement climatique.

"Nous avons tellement détérioré la nature sur le continent qu'il est nécessaire de commencer à la restaurer", a expliqué à Euronews Sergiy Moroz, responsable de la politique de l'eau et de la biodiversité au Bureau européen de l'environnement (BEE). 

Selon l'Agence européenne pour l'environnement,environ 80 % des habitats naturels sont dans un "mauvais état" et deux tiers des espèces vivant dans l'espace européen sont dans un état de conservation "médiocre".

La nécessité d'avoir des objectifs juridiquement contraignants

La nature reste le meilleur allié dans la lutte contre le réchauffement de la planète et le changement climatique. En effet, les différents écosystèmes, des tourbières aux forêts en passant par les rivières et les océans, ont des capacités variables de stockage du carbone.

"Ces zones présentent un très grand avantage en matière de séquestration du carbone. Donc si nous ne les détruisons pas, comme les tourbières, elles continueront à piéger le carbone et si nous les restaurons, nous leur permettrons de stocker à nouveau du carbone", a souligné Sergiy Moroz.

Selon les activistes, la mise en place d'objectifs juridiquement contraignants pour restaurer ces écosystèmes naturels aiderait l'Union européenne à atteindre son objectif de neutralité carbone d'ici à 2050. Toutefois, ils se heurtent à des opposants qui font pression sur l'UE pour qu'elle repousse encore son projet de réglementation, alors que la guerre en Ukraine est à ses portes et qu'une crise alimentaire se profile à l'horizon.

Qu'est-ce que la restauration de la nature ?

La restauration des écosystèmes dégradés consiste essentiellement à éliminer les différentes formes de pression exercée sur des écosystèmes spécifiques.

Il peut s'agir de mettre un terme à l'abattage des forêts pour qu'elles puissent atteindre le statut de forêt ancienne, de bloquer le drainage pour restaurer les tourbières et les zones humides, de supprimer les barrages sur les rivières pour permettre le retour des stocks de poissons et d'interdire la pêche dans certaines zones maritimes.

Jusqu'à présent, l'UE n'avait pas légiféré sur cette question spécifique, appelant les États membres à fixer volontairement leurs propres objectifs, mais cette démarche a largement échoué jusqu'ici.

"Nos efforts actuels de protection de la nature au sein de l'UE ne sont pas suffisants. Nous ne parvenons pas à enrayer la perte de biodiversité", a déclaré à Euronews Sabien Leemans, chargée de biodiversité au WWF Europe.

Les tourbières et les écosystèmes d'eau douce ont été particulièrement touchés. Près de la moitié des tourbières de l'UE sont dégradées, certaines à tel point qu'elles ont disparu. En Allemagne, par exemple, il ne reste que 5% de tourbières quasi naturelles.

Quels sont les objectifs fixés par l'UE ?

Les experts attendent de la Commission européenne qu'elle fixe des objectifs juridiquement contraignants pour la restauration de la nature sur au moins 15% de la superficie terrestre de l'UE, 15% de la superficie maritime et 15% de la longueur des rivières européennes d'ici à 2030.

"C'est important, car nous disposons aujourd'hui d'une véritable fenêtre d'opportunité au cours de cette décennie, tant pour lutter contre la disparition de la nature que pour combattre contre le changement climatique. Nous devons mener à bien l'essentiel des actions de restauration d'ici à 2030, et ne plus repousser à 2040 ou 2050", a fait savoir Sabien Leemans.

"Il y a un réel potentiel, et cela pourrait vraiment changer la donne", a-t-elle ajouté.

Les ONG affirment que les États membres disposent d'une certaine marge de manœuvre dans le choix des domaines sur lesquels ils souhaitent se concentrer, dans la mesure où ils couvrent 15 % de leur territoire. Cependant, la Commission doit assurer une surveillance pour garantir leur conformité. 

Combien de temps faut-il pour restaurer la nature ?

"Tant que vous mettez en place les bonnes mesures, nous pensons que cela devrait être suffisant pour respecter les obligations ", a souligné Sergiy Moroz.  "Certains de ces écosystèmes auront besoin d'un certain temps pour se rétablir, d'autres se régénéreront de manière particulièrement rapide. Nous savons que lorsque vous retirez les barrières dans une rivière, il faut un an pour que la vie revienne."

Toutefois, des études ont révélé que dans les zones humides restaurées, le stockage du carbone deux décennies après la restauration restait inférieur à celui des zones humides préservées. Certains marais salés restaurés auront besoin de plus d'un siècle pour atteindre les taux d'accumulation de carbone de leurs équivalents naturels.

Le groupe des Verts/ALE au Parlement européen demande également la mise en place de l'objectif de 15%, avec une augmentation à 30% d'ici 2040.

La partie juridiquement contraignante est assez explicite. "Nous, les ONG, devrions être en mesure de poursuivre les États membres, par exemple, en justice lorsque l'objectif n'a pas été atteint", affirme M. Moroz.

Lobbying intensif des différents secteurs qui exploitent la nature

Pourtant, tout le monde n'est pas enthousiaste. La restauration de la nature pourrait également signifier le ralentissement ou l'arrêt de l'activité humaine et économique dans certaines régions, notamment dans les secteurs de l'agriculture, l'exploitation forestière et la pêche.

"Il y a beaucoup de pression de la part de certains groupes qui essaient d'utiliser de manière abusive la guerre en Ukraine et les arguments de sécurité alimentaire pour s'opposer à ce projet et aux engagements de Farm to Fork qui visent à rendre notre agriculture plus résiliente. Pour eux, la restauration de la biodiversité doit être repoussée parce qu'elle ne serait plus une priorité dans le contexte actuel", a déclaré Sabien Leemans.

"Ce que nous constatons, c'est que le secteur agricole, mais aussi le secteur de l'exploitation forestière, exercent un lobbying actif contre les objectifs de restauration de la nature juridiquement contraignants, affirmant que des objectifs volontaires seraient suffisants", a-t-elle ajouté.

Les autres avantages à restaurer la nature

Les experts avancent de nombreux autres avantages pour étayer leur arguments. Au-delà de la restauration des habitats naturels terrestres dégradés qui pourrait éliminer environ 300 millions de tonnes d'équivalent CO2 par an, cette action pourrait aussi avoir de nombreux avantages sanitaires et économiques.

Une meilleure qualité de la nature, capable de piéger et de stocker davantage de carbone, pourrait conduire à une meilleure qualité de l'air, ce qui se traduirait certainement par une diminution du nombre de personnes souffrant de maladies respiratoires et de décès liés à ces maladies.

Selon le WWF, les services écologiques fournis par la biodiversité, de la pollinisation des cultures et de la purification de l'eau à la protection contre les inondations et à la séquestration du carbone, représentent une valeur estimée entre 125 et 140 000 milliards de dollars (102 à 115 000 milliards d'euros) par an.

Plus précisément, l'ONG a déclaré qu'environ 4,4 millions d'emplois dans l'UE dépendent actuellement directement du maintien d'écosystèmes sains, dont une part importante est liée aux sites Natura 2000 - un réseau de protection de la nature dans l'UE.

Selon ce rapport, "combler le déficit de financement nécessaire à la gestion efficace du réseau pourrait générer 500 000 emplois supplémentaires".

Pour M. Moroz, l'engagement de Bruxelles en faveur d'objectifs juridiquement contraignants de 15 % aurait un avantage supplémentaire : "cela donnerait certainement à l'UE la crédibilité nécessaire pour la mise en place d'un accord mondial plus ambitieux, notamment dans son projet d'interdire les importations de produits alimentaires et agricoles liés à la déforestation."