L'exploitation minière du lithium met en péril les populations d'Amérique du Sud

De la saumure s'évapore dans l'usine d'extraction de lithium de la société SQM Lithium près de Peine, au Chili, le mardi 18 avril 2023.
De la saumure s'évapore dans l'usine d'extraction de lithium de la société SQM Lithium près de Peine, au Chili, le mardi 18 avril 2023. Tous droits réservés AP Photo/Rodrigo Abd
Par Ruth Wright avec AP
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Cet article a été initialement publié en anglais

Les communautés autochtones d'Amérique du Sud possèdent 1 000 milliards de dollars de lithium, mais à quel prix pour leur eau, leur culture et leurs moyens de subsistance ?

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Le "triangle du lithium", une région qui s'étend sur l'Argentine, le Chili et la Bolivie, abrite la plus grande réserve de lithium au monde.

Ce métal est un élément clé de la transition vers les énergies renouvelables. Il est utilisé dans les batteries des voitures électriques et est essentiel dans le domaine des énergies solaire et éolienne.

Mais pour l'extraire, les mines aspirent l'eau des immenses étendues de sel blanc de la région, où vivent depuis toujours de nombreuses populations autochtones.

Alors que les plus grandes puissances du monde considèrent de plus en plus le triangle comme une pièce cruciale de la transition écologique, beaucoup craignent que la recherche de lithium ne se fasse aux dépens des peuples de la région, en les privant de leurs réserves d'eau potable.

"Comment pouvons-nous vivre sans eau douce à boire ?"

Le peuple Kolla, dont est originaire Irene Leonor Flores de Callata, vit depuis des siècles dans les montagnes du nord de l'Argentine.

Les cours d'eau desséchés qui entourent leurs villes sont intrinsèquement liés aux étendues de sel blanc qui s'étendent en contrebas et aux réserves d'eau souterraines gorgées du matériau que l'on appelle désormais "l'or blanc" : le lithium.

"Nous allons tout perdre", déclare Irene Flores de Callata, 68 ans, alors qu'elle marche le long du lit d'une rivière asséchée, guidant un troupeau de lamas et de moutons à travers le désert, l'un des plus arides du monde.

"Que ferons-nous si nous n'avons pas d'eau ? Si les mines arrivent, nous perdrons notre culture, il ne nous restera plus rien".

Irene Leonor Flores de Callata remercie la Terre après avoir inspecté sa récolte de maïs chez elle à Tusaquillas, dans la province de Jujuy, en Argentine.
Irene Leonor Flores de Callata remercie la Terre après avoir inspecté sa récolte de maïs chez elle à Tusaquillas, dans la province de Jujuy, en Argentine.AP Photo/Rodrigo Abd

Le lithium : le métal du futur

Entre 2021 et 2023, le prix d'une tonne de lithium sur les marchés américains a presque triplé, atteignant 46 000 $ (42 000 €) l'année dernière, selon un rapport de l'Institut géologique des États-Unis (United States Geological Survey).

En Chine, le principal acheteur du lithium en provenance du triangle, la tonne de ce métal a atteint le prix record de 76 000 $ (69 000 €) l'année dernière.

Bien que les prix aient baissé depuis, les dirigeants, les cadres miniers et les entreprises du monde entier tournent désormais leur regard vers les déserts arides de la région et les immenses réserves de lithium qu'ils contiennent.

Le lithium est extrait des salines

L'"or blanc" qu'ils recherchent est contenu dans les centaines de salines, ou "salares", qui parsèment la région.

De loin, elles ressemblent à des champs enneigés, mais elles cachent de profonds puits d'eau souterraine salée remplie de minéraux. Contrairement à d'autres formes d'exploitation minière, le lithium n'est pas extrait de la roche, mais de l'eau salée pompée dans les salines.

Le problème, c'est que les salines constituent également un élément essentiel pour un écosystème d'une grande biodiversité, comme le soulignent des scientifiques tels qu'Ingrid Garcés, hydrologue à l'université chilienne d'Antofagasta.

Des équipements lourds collectent du carbonate de lithium et du sel dans les installations de la société SQM Lithium près de Peine, au Chili, le mardi 18 avril 2023.
Des équipements lourds collectent du carbonate de lithium et du sel dans les installations de la société SQM Lithium près de Peine, au Chili, le mardi 18 avril 2023.AP Photo

Bien que l'eau contenue dans les lagunes ne soit pas potable, celles-ci sont reliées aux sources d'eau douce environnantes et aux ruisseaux des montagnes voisines, qui sont essentiels à la survie des communautés indigènes de la région.

La préoccupation des scientifiques interrogés par l'agence Associated Press est que le pompage à l'échelle industrielle contamine l'eau douce avec la saumure pompée et assèche progressivement le milieu environnant. Ils affirment que cela a des répercussions majeures sur la vie dans la région, à un moment où celle-ci est déjà frappée par une sécheresse extrême induite par le changement climatique.

Lassés de repousser les compagnies minières

En raison de leur importance environnementale, les salines et les eaux qui les entourent sont devenues un lieu sacré pour les cultures indigènes et constituent un élément essentiel des célébrations autochtones tout au long du mois d'août.

Irene Flores de Callata habite dans l'une des 38 villes situées à proximité de deux de ces salines - la lagune de Guayatayoc et Salinas Grandes - qui apportent des revenus grâce au tourisme et à la récolte de sel à petite échelle.

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Depuis des décennies, leur collectif de communautés lutte contre l'exploitation minière et mène de longues batailles juridiques pour stopper les projets.

Mais d'année en année, il devient de plus en plus difficile pour eux de s'opposer aux compagnies minières.

Plus de 30 sociétés demandent officiellement l'autorisation d'exploiter l'eau des deux salines. Des panneaux installés par la communauté indiquent : "Respectez notre territoire, dégagez, entreprises de lithium".

"Nous sommes les gardiens des hauts plateaux", avance Irene Flores de Callata. "Nous défendons notre terre. Je ne m'inquiète pas seulement pour moi, mais pour nous tous. Si les (mines de) lithium arrivent, cela va affecter toute la région, et tous les cours d'eau par extension".

Le gouvernement local a-t-il violé le droit international en autorisant l'exploitation minière ?

Les choses ont dégénéré l'été dernier lorsque le gouvernement a modifié sa constitution, facilitant la renonciation à certains droits fonciers autochtones et limitant la possibilité de protester contre l'expansion de l'exploitation minière.

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Alicia Chalabe, l'avocate spécialiste de l'environnement qui représente les communautés, soutient que cette mesure est contraire au droit international.

Des milliers d'autochtones ont protesté, bloquant les routes empruntées par les employés des mines de lithium et arborant des drapeaux autochtones aux couleurs de l'arc-en-ciel.

Le nouveau dirigeant de droite "anarcho-capitaliste" de l'Argentine, Javier Milei, élu en novembre, a ouvert grand les portes aux sociétés minières en promettant de redresser l'économie de son pays, qui est en train de s'effondrer.

Le dirigeant a annoncé un vaste programme de déréglementation, réduisant les coûts pour les sociétés minières afin d'attirer les investisseurs. L'arrivée au pouvoir de Javier Milei risque d'entraver encore davantage les efforts déjà difficiles déployés par les communautés indigènes pour repousser les compagnies minières.

Irene Flores de Callata et les autres habitants de la petite ville de Tusaquillas se demandent ce qu'il leur restera dans 20 ans.

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"Si les mines arrivent, nous aurons de l'argent pendant un certain temps. Mais ce sont nos petits-enfants, nos arrière-petits-enfants qui souffriront", dit-elle. "Je veux faire tout ce qui est possible pour défendre ces terres, pour qu'ils aient encore ces champs, pour qu'ils aient encore de l'eau".

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